A - I n f o s
a multi-lingual news service by, for, and about anarchists **

News in all languages
Last 30 posts (Homepage) Last two weeks' posts

The last 100 posts, according to language
Castellano_ Català_ Deutsch_ English_ Français_ Italiano_ Polski_ Português_ Russkyi_ Suomi_ Svenska_ Türkçe_ All_other_languages _The.Supplement
{Info on A-Infos}

(fr) Quelle lutte contre le travail des enfants ?

From Courant alternatif <oclibertaire@hotmail.com>
Date Sun, 12 Jan 2003 07:18:14 -0500 (EST)


 _________________________________________________
   A G E N C E  D E  P R E S S E  A - I N F O S
            http://www.ainfos.ca/
        http://ainfos.ca/index24.html
 _________________________________________________

Qui s'intéresse encore au travail des enfants ? Les bonnes âmes et les
fonctionnaires des organismes internationaux ! Cette question semble donc ne
relever que de l'humanisme béat ou d'un ordre économique mondial propreŠ Les
révolutionnaires auraient pourtant beaucoup de choses à dire sur la
question, et devraient participer au maigre débat en cours.


De la révolution industrielle à l'Organisation Internationale du Travail
En Europe, le travail des enfants est né au XIXe siècle. Auparavant, les
enfants ne faisaient que reproduire les gestes de leurs parents, paysans
dans la quasi-totalité des cas, afin de les bien connaître une fois adulte,
et si l'on peut critiquer ce savoir imposé aux enfants, l'on ne peut en
revanche contester qu'il s'agissait bel et bien d'un apprentissage. Avec
l'introduction des fabriques et le développement des mines, tout est
bouleversé puisque les tâches sont déqualifiées, et que les enfants peuvent
tout à fait les accomplir sans aucun apprentissage préalable ­ si les
patrons avaient pu, ils auraient employé des singes, et c'est bien ainsi que
l'on surnommait les très jeunes enfants travailleurs de l'industrie textile
! De nos jours, cette distinction entre travail et apprentissage reste
pertinente : dans les pays les plus pauvres du monde, des enfants apprennent
avec leurs parents les gestes de l'agriculture, tandis que d'autres enfants
travailleurs, dans l'industrie et dans les grandes plantations agricoles,
n'apprennent rien d'utile. Ils voient leur enfance brisée et leur vie
d'adulte irrémédiablement compromise par cette absence totale
d'apprentissage et, bien sûr, d'enseignement scolaire.

Cette ligne de partage travail comme forme d'apprentissage contre travail
disloqué et répétitif semble évidente. Pourtant, l'Organisation
Internationale du Travail (OIT) ne pose pas le problème du travail des
enfants en ces termes. Depuis quelques années, les institutions
internationales, relayées par les médias, ont mis en avant la lutte contre
les " formes les plus intolérables du travail des enfants " : pornographie,
prostitution, esclavage.

En 1992, l'OIT a mis en place le " Programme international pour
l'élimination du travail des enfants " (connu sous son sigle anglo-saxon :
IPEC), qui se donne plusieurs tâches. Tout d'abord, il s'agit de dénombrer
les enfants travailleurs, par tranches d'âge, par activités et selon
l'intensité de leur travail. Bien sûr, à partir de ces données statistiques
qui permettent de cerner un phénomène auparavant mal connu, l'IPEC est
chargé de promouvoir des actions visant à éliminer le travail des enfants,
mais l'organisme, qui n'emploie encore que quelque trois cents personnes,
axe son travail sur l'évaluation des résultats afin d'utiliser au mieux le
budget dont il dispose, et cherche à ce que son action soit relayée par les
États. Depuis la fin des années 1990 et le début des années 2000, l'action
de l'IPEC se centre sur " les formes les plus intolérables " de ce travail ­
esclavage, travaux dangereux pour la santé physique et le développement
mental, y compris la prostitution, et toutes les formes de travail issues du
trafic des enfants.

Dans son rapport d'avril 2002, l'IPEC estime que 352 millions d'enfants de 5
à 17 ans étaient " économiquement actifs " dans le monde en 2000, dont 211
millions âgés de moins de 15 ans. Ce chiffre inclut tous les enfants
travailleurs de moins de 12 ans, y compris ceux qui ne travaillent que
quelques heures par semaine, et ceux de 12 à 17 ans qui travaillent à plein
temps. L'IPEC, cependant, ne considère comme " enfants travailleurs " que
246 millions d'enfants, dont 186,3 millions ont de 5 à 14 ans et travaillent
à plein temps ou à temps partiel, et 59,2 millions ont de 15 à 17 ans et
travaillent à plein temps dans des secteurs dangereux pour leur santé ou
leur développement physique ou mental. Notons que, parmi les 186,3 millions
d'enfants travailleurs âgés de 5 à 14 ans, l'organisme dénombre 111,3
millions d'enfants qui travaillent dans des secteurs dangereux, ce qui donne
un total mondial de 170 millions d'enfants âgés de 5 à 17 ans travaillant
dans des secteurs dangereux. Enfin, l'IPEC estime que 8,4 millions d'enfants
connaissent les pires formes d'exploitation : travail forcé ou esclavage
(5,7 millions), prostitution et industrie de la pornographie (1,8 million),
autres activités illicites (600 000) et enfants employés dans les conflits
armés (300 000). Ces derniers chiffres ne sont bien sûr que des estimations,
car dans la quasi-totalité des cas, il s'agit d'activités illicites au
regard des droits nationaux, et tout dénombrement précis est donc
impossible.

Cette complexité des statistiques est récente. Elle relève de la stratégie
que l'OIT a annoncée au début des années 2000. Pour la comprendre, revenons
plus de vingt ans en arrière : en 1979, les organisations internationales
annoncent que 56 millions d'enfants travaillent de par le monde, et
l'objectif est alors d'arriver à abolir le travail des enfants à l'horizon
2000. Très vite, les gouvernements et les institutions internationales comme
les acteurs des organisations prétendument non gouvernementales se rendent
compte que l'objectif est impossible à atteindre. D'autant que durant les
années 1980 et 1990, des phénomènes très préoccupants contribuent à aggraver
la situation ­ ce qui n'a pour effet que de mettre périodiquement la
question du travail des enfants au rang de problème d'actualité, avant que
les choses retombent dans l'oubli le plus parfait. Ainsi, en 1985, la dette
du tiers-monde franchit la barre des 1000 milliards de dollars ­ elle est
presque trois fois plus élevée aujourd'hui ! ­, ce qui mit alors en évidence
l'appauvrissement de certains pays et la dégradation des conditions de vie
des plus misérablesŠ dont les enfants. Autre exemple : le développement du "
tourisme sexuel ", selon un néologisme qui montre à lui seul l'extension du
phénomène, suscite lui aussi de temps à autre des déclarations indignéesŠ
qui ne sont pourtant suivies d'aucun effet concret. Au printemps 2002,
l'annonce par l'OIT que le nombre d'enfants travailleurs était passé de 250
millions à 246 a de nouveau suscité un intérêt des médias, puis une "
Journée internationale des enfants travailleurs " a été organisée le 12 juin
2002. Mais cette baisse du nombre d'enfants travailleurs ne doit pas faire
illusion : elle est due à une nouvelle façon de compter les enfants au
travail, et les chiffres ne peuvent être comparés entre eux.


Qui sont les enfants qui travaillent ?

Selon les tranches d'âge retenues par l'IPEC, 12,2 % des enfants de 5 à 9
ans travaillent aujourd'hui dans le monde, 23 % des 10-14 ans et 42,4 % des
14-17 ans. Les statistiques par région montrent qu'en Asie-Pacifique se
trouvent plus de la moitié des enfants travailleurs (127,3 millions), puis
viennent l'Afrique sub-saharienne (48 millions), l'Amérique latine (17,4
millions), le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord (13,4 millions), les pays
développés (2,5 millions), enfin les anciens pays socialistes (2,4
millions).

Il convient cependant de distinguer les tâches concrètes accomplies par ces
enfants. Ainsi, la majorité d'entre eux travaillent dans l'agriculture. Mais
l'agriculture moderne, on le sait, relève, dans les pays du tiers-monde, de
deux types très différents : l'agriculture familiale et l'agriculture
commerciale. Dans le premier cas, les enfants reproduisent les gestes et
apprennent les savoir-faire ancestraux ; s'attaquer à cette forme de travail
reviendrait à s'attaquer à des formes sociales qui ne sont certainement pas
les pires que connaît le monde contemporainŠ En revanche, l'agriculture
commerciale utilise d'une façon toute différente les enfants. Ceux-ci
n'apprennent aucun savoir-faire : ils ne font qu'accomplir des gestes
répétitifs, par exemple cueillir des feuilles de thé ou des fleurs de coton,
et travaillent le plus souvent dans des conditions très nocives pour leur
santé, ces agricultures de rapport étant en général d'énormes consommatrices
de pesticides divers ­ la culture industrielle du coton consomme à elle
seule 10 % des pesticides et 25 % des insecticides employés dans
l'agriculture au niveau mondial. Aussi, certaines formes de travail
infantile sont considérées par les organisations internationales comme
devant être abolies en priorité. Il s'agit, outre l'agriculture commerciale,
de l'utilisation des enfants dans les mines, la récupération dans les
décharges, la pêche, la construction, les tanneries, les industries de
l'alcool, du tabac et des bidies (petites cigarettes fabriquées en Inde),
des allumettes, des feux d'artifice, du sel, du caoutchouc, des articles de
sport, de la chimie, la domesticité et bien entendu la prostitution,
l'industrie pornographique et l'économie informelle, en général illégale.

Certains de ces secteurs posent des problèmes tout à fait particuliers.
Ainsi, les enfants employés comme domestiques sont presque aussi difficiles
à rencontrer que les enfants prostitués. Comme tous les enfants pris dans
les filets des trafiquants puis mis au travail, ils sont cachés par leurs
employeurs. Les rechercher ­ ce qui est la condition de leur émancipation ­
est non seulement long, mais même risqué, comme l'ont constaté les agents de
l'IPEC ou de divers gouvernements engagés dans cette lutte. Conséquence :
jusqu'ici, le nombre de victimes qui ont pu être sauvées est resté faible.


Travail des enfants et misère

Le travail des enfants n'est pas qu'une conséquence de la misère : il en est
également l'une des causes. L'IPEC parle justement de cette " pratique myope
qui met en danger l'avenir des générations futures ". Le travail des enfants
est si répandu dans certains pays qu'il finit à lui seul par oblitérer le
développement, au sens capitaliste du terme, de ces pays. Non seulement le
travail des enfants les prive d'une véritable enfance ­ ou, disons, d'une
véritable " vie ", tout simplement ­ et nuit à leur développement physique
et mental, mais à l'échelle de la nation, le travail des enfants nuit à
l'amélioration des perspectives de générations entières. En Afrique
subsaharienne, dans certains pays d'Asie du Sud, ou encore en Turquie,
l'élévation du niveau d'études de la jeunesse est compromise par la masse
d'enfants qui ne suivent pas et ne suivront sans doute jamais aucune
scolarité. Et leur formation politique est nulle, bien entendu. Mais cela,
au fond, rassure plutôt les partisans de l'ordre mondial !

En effet, certains pays vont sans doute connaître prochainement un tel
déficit en compétences qu'ils vont, dans un marché mondial ouvert à toutes
les concurrences, être ravalés au rang de pays ateliers, avec des
travailleurs sous-rémunérés pour des tâches tout à fait déqualifiées ­
condition sine qua non de la compétitivité en l'absence d'innovations
technologiques. Cette chute dans les bas-fonds du marché planétaire régi par
les lois de l'OMC est exactement ce que souhaitent ceux qui nous dirigent.
Il y a donc une hypocrisie certaine à faire croire à la volonté d'éradiquer
le travail des enfants, et l'OIT, avec sa campagne contre les seules formes
intolérables du travail des enfants, participe de fait à cette politique
globale en dénonçant le plus atroce pour faire passer ce qui est, en
réalité, le plus important : avoir sous la main une masse de gamins miséreux
prêts à assembler les produits des industriels pour quelques sous.

D'autres conséquences dramatiques pour les individus sont déjà connues, mais
peu prises en compte. L'entrée trop précoce dans le monde du travail, avec
la dureté des rapports humains qui le caractérise ­ les enfants travailleurs
dans les plantations, les usines et les ateliers sont souvent battus et ne
reçoivent aucune marque d'affection ­, induit chez ces jeunes une vision du
monde adulte fondée sur la tension, le conflit et la violence. Les
statistiques sur la violence montrent dans la plupart des pays non seulement
son coût social, mais même son coût économique : en Amérique latine, la
violence coûterait, selon la Banque interaméricaine de développement,
environ 2 % du produit intérieur brut du continent. Si l'on ne peut rendre
le travail des enfants responsable à lui seul de la violence sociale, il est
cependant indéniable qu'il en est l'une des causes. Or la violence
n'est-elle pas là encore, sous les formes qu'elle connaît aujourd'hui, l'un
des modes de domination auquel ont massivement recours nos oppresseurs ?

L'hypocrisie règne lorsque les organisations internationales justifient leur
programme minimum. Elles auraient choisi de concentrer leur action contre
les seules formes souterraines et illicites du travail des enfants, car
sinon, " en ciblant les formes visibles de travail, on risque de pousser les
enfants vers des formes d'activités du secteur informel échappant au regard
et présentant des risques accrus ", ainsi que l'explique un rapport de
l'IPEC. L'argument est sans aucun doute réel, mais il semble un peu faible
face à la nécessité de vaincre la misère. Les institutions internationales
affirment en outre qu'elles espèrent que cette stratégie fondée sur la
dénonciation du pire pourra influencer favorablement les adultes et faire "
s'attendrir " ­ selon les propres termes de l'IPEC ­ l'opinion publique,
tandis que les dirigeants, par souci de réalisme, préféreront s'attaquer à
un phénomène circonscrit touchant quelque 8 millions d'enfants employés dans
la prostitution, la pornographie ou réduits en esclavage, plutôt que
d'engager une bataille incertaine contre un phénomène que l'on doit bien
désormais qualifier de massif. Derrière les mots finit par percer la réalité
: la plupart des gouvernements, des pays riches comme des pays pauvres
d'ailleurs, se sentent peu ou pas du tout concernés par le sujet ! La
France, qui avait prévu de consacrer un peu plus de 4 millions de dollars
aux programmes de l'IPEC en 2000-2001, n'a finalement versé qu'à peine un
million et demi de dollars. À l'époque, la France était dirigée par des
hommes et des femmes " de gauche "Š


Abolir le travail des enfants !

Le surcoût qu'entraînerait l'interdiction du travail des enfants sur la
production mondiale de marchandises est dérisoire. Ainsi, l'IPEC a lancé en
Inde un programme de trois ans pour retirer 80 000 enfants du travail, et le
coût de ce programme est de 40 millions de dollars, ce qui correspond à
moins d'un demi-dollar par enfant et par jour. Encore faut-il signaler que
le coût de ce programme semble énorme ­ on peut estimer qu'en 2002, un
enfant travailleur ramène au foyer, en Inde, en moyenne moins de 5 dollars
par mois. 

En outre, il existe bien d'autres moyens de retirer des enfants du travail à
moindres frais. Ainsi, l'association Rugmark propose son label à des
producteurs de tapis non tissés par des enfants. L'apposition de ce label
entraîne un surcoût pour l'acheteur, mais ce surcoût est consacré par
l'association, preuves à l'appui, à l'édification et au fonctionnement
d'écoles dans lesquelles sont intégrés les anciens petits travailleurs. De
nombreuses micro-organisations agissent directement sur le terrain des
enfants travailleurs : elles organisent elles-mêmes l'aide financière dont
elles ont besoin à partir de réseaux informels d'amis et de relations dans
des pays riches, et peuvent ainsi agir sur place, avec des coûts très peu
élevés du fait de la légèreté de leur infrastructure. Les exemples sont
nombreux de particuliers, en France, se groupant et soutenant un projet en
Afrique, en Amérique latine ou en Asie.

Mais ces initiatives, qui ne sont pas contradictoires entre elles et
semblent plutôt se compléter, ne résolvent pas le fond du défi, qui revient
à une seule chose : poser le problème de la transformation radicale de ce
monde. Le travail des enfants ne disparaîtra qu'avec ce qui est à la racine
de sa " nécessité ", à savoir non seulement l'actuelle politique mondiale de
prééminence des profits, mais toute politique qui ne met pas l'être humain
au centre de ses préoccupations.

En ce sens, la question du travail des enfants est révélatrice de lignes de
fractures très nettes : ses partisans, qui sont très nombreux dans les
cercles de la gauche, du moins en France, sont en réalité des adeptes du
développementalisme, avatar douteux de l'idéologie du progrès qui postule
que les pays " sous-développés " du monde moderne devront passer par des
stades de " développement " proches de ceux que l'Europe a connus, et donc
le travail des enfants n'est plus dans ce cadre-là qu'un mauvais moment à
passer sur la voie pavée de douleurs qui mène au monde développé, agréable
et doux que nous connaissons ici, comme chacun sait ! Quant aux adversaires
du travail des enfants, il convient cette fois de distinguer entre ceux que
ne motivent que des arrière-pensées hypocrites ­ faire des produits "
propres ", libres de tout travail des enfants, parce que ça se vend ou parce
que les produits fabriqués par des enfants reviennent à de la concurrence
déloyale ­ des abolitionnistes intégraux, pour lesquels la lutte contre le
travail des enfants n'est qu'un des éléments d'une lutte plus large, contre
le travail tout court, contre le progrès, pour la révolution humaine.

Philippe Godard, 20 novembre 2002


-----------

Article tiré de "Courant alternatif" n°124 - décembre 2002.
24 pages. 2,3 euros.

Journal disponible dans les maisons de la presse, dans certaines librairies
et par abonnement : pour 1 an (10 numéros mensuels + 2 hors-séries) 31
euros. 1 numéro gratuit sur demande.

pour contacter l'Organisation communiste libertaire :

OCL c/o clé des champs, BP 20912, 44009 Nantes cedex 1
E-mail : oclibertaire@hotmail.com
Site web : http://oclibertaire.free.fr/




*******
*******
 ****** Agence de Presse A-Infos ******
 Information d'intérêt pour et au sujet des anarchistes

 Pour s'abonner -> écrire à LISTS@AINFOS.CA
 avec le message suivant: SUBSCRIBE A-INFOS-FR
 Pour plus d'info -> http://www.ainfos.ca

 Vous voulez reproduire ce message?
 Pas de problème, veuillez s'implement inclure cette section.


A-Infos Information Center