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(fr) Une approche du mouvement libertaire juif

From Worker <a-infos-fr@ainfos.ca>
Date Sun, 3 Aug 2003 22:46:38 +0200 (CEST)


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[ texte repris du site internet de la CNT-AIT :
http://www.cnt-ait.info/article.php?id_article=622 ]



UNE APPROCHE DU MOUVEMENT LIBERTAIRE JUIF

D'APRÈS UN TEXTE DE JEAN-MARC IZRINE

samedi 19 juillet 2003

Il convient de rappeler une page singulière de l'histoire de l'humanité,
menacée de tomber peu à peu dans l'oubli : le mouvement anarchiste juif.
Voici un rapide aperçu d'un mouvement qui exerça une influence méconnue
sur les luttes politiques menées à son époque.

Aussi bien dans le monde occidental que dans les pays du marxisme
triomphant, l'historiographie officielle voulut faire sombrer les
mouvements libertaires dans l'oubli. A fortiori lorsque ceux-ci étaient
juifs, phénomène qui peut même paraître aujourd'hui invraisemblable. Le
sionisme a aggravé encore cet oubli, en dotant les Juifs d'une histoire
officielle, qui généralement attenue dans la mémoire collective le passé
des révolutionnaires juifs, et particulièrement celui des anarchistes. Or,
les Juifs furent nombreux parmi les anarchistes. Ils étaient pour
l'essentiel ashkénazes, originaires d'Europe Orientale. A dire vrai,
l'engagement des Juifs se fit dans le sein du mouvement révolutionnaire
général, plutôt que sous une bannière nationale.

A la fin du XIXème siècle et au début du XXème, les anarchistes étaient
la principale composante révolutionnaire en Europe occidentale et aux
Etats Unis, et les anarchistes juifs étaient particulièrement actifs.
C'est que les conditions de vie économiques, sociales et culturelles des
masses juives poussaient cellesci vers la révolution. En effêt, dans
l'Europe Orientale ils étaient pratiquement en voie de clochardisation,
alors que dans les pays d'émigration ils se trouvaient dans une situation
d'extrême pauvreté.

Pour finir, l'antijudaïsme et l'antisémitisme les cantonnèrent dans les
marges de la société, les incitant à un repli identitaire - ou à la
révolte.

** Les conditions de l'engagement libertaire

Il est à noter que le mouvement anarchiste naquit d'abord en Occident et
non dans la "zone de résidence" russe, où pourtant la présence des Juifs
était massive - et leur pauvreté extrême. A cela, quelques raisons
possibles :

- La Révolution Française, qui déclara les Juifs de France libres et
égaux en droit aux autres citoyens, et les incita à participer activemant
à la vie publique ;

- La Commune de Paris : à cette époque Montmartre et le Marais
rassemblaient déjà un prolétariat juif significatif. Des révolutionnaires
issus de ce milieu, à l'issue de l'expérience parisienne, lancèrent les
premiers clubs ouvriers en Angleterre et en France ; par rebondissement
d'autres les imitèrent aux EtatsUnis et jusqu'en Argentine. Ces clubs
ouvriers servirent de support au développement de l'anarchosyndicalisme.

- La fin du XIXème siècle vit le mouvement libertaire prendre de
l'ampleur. Des passerelles se créèrent entre des figures du mouvement
libertaire juif et ceux des pays d'accueil, en particulier avec les
Allemands réfugiés politiques, dont la langue se rapprochait du yiddish.
L'attachement sentimental à la Russie les rapprocha aussi des radicaux
russes, tels que Kropotkine, dont le charisme fut certain dans leur
milieu.

- L'engagement des libertaires dans l'affaire Dreyfus eut certainement
en France un rôle important. Ainsi, la création de sections CGT dans
l'habillement ne fut pas le fait du hasard.

Paris et Londres furent les plaques tournantes de la propagande et de la
formation militante des révolutionnaires, souvent en transit, car le but
ultime pour beaucoup de Juifs était l'Amérique. Cependant, l'attachement
à la Russie restait profond, et des échanges se poursuivirent. Des
brochures de propagande partaient vers les militants restés ou repartis
en Europe Orientale. Et les émigrés furent toujours partagés entre la
nostalgie de la "Mère Russie" et leur nouvelle vie.


** Quelques caractéristiques des anarchistes juifs

En Europe Orientale, le yiddish fut leur principal vecteur de
communication. Les conditions misérables dans lesquels ils vivaient leur
donna un sentiment d'appartenance à la classe des exploités ; il s'y
ajoutait la marginalisation due à l'antisémitisme. Leur mouvement fut
animé par des travailleurs semi-intellectuels. La plupart sont passées en
effet dans les écoles religieuses et avaient donc un niveau scolaire
relativementavancé. Leurs idées les éloignant ensuite de la religion, ils se
retrouvèrent déclassés et rejoignirent le prolétariat juif.

En Occident, le gros du prolétariat juif fut employé dans l'habillement,
dans les métiers de soustraitance. Ce fut le "sweating système" [1] : de
petits patrons juifs exploitaient les derniers arrivants dans des
conditions extrêmes. Ils travaillaient dans des taudis pour des salaires
de misère, de l'aube au soir. Louise Michel parla de l'East End de
Londres comme du « cloaque de l'humanité ».

Dans les deux régions, l'anarchosyndicalisme eut une implantation
importante dans le prolétariat juif, même s'il revêtit des réalités
différentes suivant les pays. Le discours idéologique fut très présent.
L'antiélectoralisme, l'antimilitarisme en furent le fer de lance.


** Le rapport à la religion

Un libertaire du XXIème siècle pourrait s'étonner du rôle que put jouer
pour ces hommes la religion de leurs pères. Il faut se souvenir du fait
qu'elle était un facteur important dans la société dont ils étaient
issus. Elle joua d'ailleurs de manière contradictoire :

- L'aspect messianique de libération fut souvent valorisé (la sortie
d'Egypte, la révolte des frères Machabée). C'est que la formation de ces
révolutionnaires ayant été faite dans les yéshivas, leur langage faisait
souvent appel aux références religieuses. Leur fort anticléricalisme fut
rythmé par le calendrier religieux : bals antiYom Kippour, manifestations
devant les synagogues.

- La haine de la religion fut forte ; il faut rappeler que dans la zone
de résidence russe, les Juifs subissaient une terreur mystique de la part
des religieux intégristes. En revanche, la démocratie occidentale leur
permit de s'en affranchir.

- On peut rappeler la collaboration qui fut reprochée aux rabbins avec
les pouvoirs locaux et la bourgeoisie juive, source de fréquents
conflits. Cependant, cette haine fut aussi la cause d'une perte
d'influence dans les pays d'accueil, car une partie du petit prolétariat
restait attaché aux traditions religieuses et se lassa de la propagande
outrancière des révolutionnaires. Ces phénomènes ne furent d'ailleurs pas
limités aux milieux juifs, ils étaient dans l'air du temps. Faut-il
rappeler, par exemple, que Sébastien Faure sortit de chez les jésuites,
ou que les frères Reclus avaient un père pasteur ?

- La religion eut des effets différents suivant les pays. Si l'exposé
cidessus peut s'appliquer pour l'ensemble des Juifs issus de la zone de
résidence, il y a un particularisme chez ceux d'Europe Centrale,
notamment en Allemagne. Ici, les Juifs furent souvent d'origine
bourgeoise, leurs familles étaient en voie d'assimilation. La rupture se
faisait alors en liaison avec une revendication identitaire fondée sur la
religion, avec l'ajout d'un désir de soutien au camp des exploités. Ce
furent souvent des intellectuels appelés anarchistesmessianistes. Le
Français Bernard Lazare pourrait être classé dans cette catégorie.


** Mourir les armes à la main...

Autre fait qui bouscule les a priori : de nombreux Juifs prirent les
armes pour défendre l'idéal de la liberté universelle. Tous ne se
laissèrent pas tuer comme des moutons, victimes des pogroms ou, plus
tard, dans les camps de la mort.

Pourtant, s'armer dans ce milieu n'était pas facile. Emma Goldman raconte
dans ses souvenirs qu'elle tenta de se prostituer pour pouvoir acheter le
pistolet dont Alexandre Berkman devait se servir pour tuer un patron de
la métallurgie, coupable d'avoir réprimé brutalement une grève. Le
terroriste écopa d'ailleurs de 15 ans de prison.

L'histoire de Simon Radowitski, qui attenta aux jours d'un préfet à
Buenos Aires, fut aussi terrible, et se termina par 15 ans de bagne à
Ushouaia.

Rappelons que parmi les anarcho terroristes russes de 1905 la moitié
furent des Juifs, que quelques années plus tard, c'est l'anarchiste
Samuel Schwatzbard qui assassina à Paris le pogromiste ukrainien
Pétlioura [2], qu'il y eu une section de canonniers juifs dans "l'armée
noire" de Nestor Makno, « armée » anarchiste en Ukraine durant la guerre
civile.

Quelques années plus tard, lors de la Guerre d'Espagne, tous les engagés
volontaires juifs des Brigades Internationales ne furent pas des
communistesŠ C'est Karl Einstein, neveu du grand physicien, qui prononça
l'éloge funèbre de Durutti à Barcelone en 1936, en tant que membre de la
colonne du nom du célèbre militant anarcho-syndicaliste..


** La presse et les écrits

Il y eut une profusion de titres de journaux et de revues d'expression
anarchiste. On en compta des dizaines dans le monde entier. Cependant, en
Europe Orientale cette presse fut éphémère à cause de la répression
tsariste. Aussi c'est d'Occident que venait principalement la propagande.

Le Freie Arbeiter Stimme dura 100 ans, le tirage atteignant jusqu'à 12000
exemplaires. Germinal et l'Arbeiter Freind, journaux à la fois politiques
et culturels, se vendaient à plusieurs milliers d'exemplaires et
rayonnaient à travers le monde.

En Argentine, la FORA (organisation des anarchosyndicalistes argentins)
ouvrit une page en yiddish dans son journal national.En France dans les
années 1960 La Libre Pensée tirait encore à 1000 exemplaires.

Le mouvement libertaire des décennies passées laissa aussi un testament
littéraire important et diversifié. Par exemple David Edelstat et Moris
Rosenfeld, qui écrivirent de nombreux poèmes exprimant la misère
populaire. Ernst Tollers était connu comme un dramaturge important.
Gustave Landauer théorisa l'anarchisme, Bernard Lazare, Martin Buber
expliquèrent le messianisme juif. Chaoul Yanovsky et Josef Cohen furent
de brillants journalistes et polémistes.

Certains survivants de la révolution Russe laissèrent une analyse
historique perspicace de la prise de pouvoir par les bolcheviques, la
description du vécu du peuple russe durant la période révolutionnaire et
les débuts de la contre révolution bolchevique a de quoi à faire pâlir
les historiens de la droite libérale actuelle : les écrits humanistes de
Gorelik, Berkman, Goldman, ou de Voline expriment une critique
révolutionnaire du centralisme autoritaire et s'inscrivent dans une
aspiration de libération collective et communiste des individus.

Alexandre Berkman laissa un souvenir émouvant de sa vie dans les prisons
américaines, et son amie Emma Goldman retraça sa vie de militante
féministe, de libertaire dans « l'Epopée d'une anarchiste », avec la
passion qui caractérisa toute sa vie.

L'un des plus beaux écrits sur la guerre d'Espagne est un livre écrit par
Kaminsky, Ceux de Barcelone. Ce livre est l'équivalent libertaire de «
l'Espoir » de Malraux ou du film « Land and Freedom » de Ken Loach. Ce
même auteur écrivit aussi une biographie de Bakounine, ainsi que le
premier pamphlet contre Céline ("Céline en chemise brune", ed. Mille et
une nuit).

** L'implantation par pays

Dans l'Occident, l'Angleterre fut le bastion du mouvement anarchiste ; il
y fut hégémonique jusqu'en 1914. Son mouvement syndical restera autonome
par rapport au TUC. Or, il faut rappeler qu'il y eut plus de juifs parmi
les anarchistes dans ce pays qu'il n'y eut de Britanniques.

En France, ils entrent dans la CGT. Ils furent à l'initiative du seul
meeting tenu dans le milieu juif immigré lors de l'affaire Dreyfus. Ils
furent présents dans le théâtre, constituèrent des cercles de débats,
ouvrirent des bibliothèques. La préfecture de police recensa 450
anarchocommunistes en 1907 à Paris, pour une communauté estimée à 20 000
personnes. La proportion est importante.

Aux Etats-Unis, ils intégrèrent les syndicats réformistes ou rejoignent
les IWW, organisation syndicaliste révolutionnaire créé en 1905. Des
groupes s'implantèrent dans plusieurs villes et une fédération anarchiste
de langue yiddish vit le jour. L'Argentine, comme l'Uruguay, eurent une
présence anarchiste juive attestée. Les sections de l'AIT (FORA et FORU)
publièrent des manifestes et des textes en yiddish.

En Europe Orientale, ils devaient affronter la répression féroce
organisée par l'absolutisme tsariste, ce qui les obligeait à la
clandestinité. Les militants furent souvent de très jeunes gens peu
aguerris ; la presse et le matériel de propagande venaient de l'étranger.
Cependant, une imprimerie clandestine tint quelques semaines à Bialystok.
Les réunions politiques se faisaient souvent, comme pour d'autres
mouvements révolutionnaires, à l'extérieur des bourgs, dans les bois et
les forêts. La violence était très importante. Lors des manifestations
dans les villes, les anarchistes défilaient habillés de noir, sous des
drapeaux noirs. Ils jouèrent un rôle important lors des insurrections,
autant en 1905 qu'en 1917. Beaucoup donnèrent leur vie en combattant
aussi bien les blancs que les bolcheviques.

A la périphérie de la zone de résidence, les libertaires juifs furent
présents en Bulgarie, en Roumanie et jusqu'à Thessalonique, où on nota
même quelques foyers libertaires d'origine séfarade. La personnalité la
plus connue parmi eux fut Alcalay, qui participa à la révolution
espagnole en tant qu'instituteur, aidé par sa connaissance du
judéo-espagnol. En Boukovine, David Stetner raconte que dans les années
30 un groupe d'une centaine de personnes se réunissait dans une clairière
pour y lire des textes libertaires.

Le cas particulier de l'Europe centrale : Ici, la plupart des anarchistes
juifs furent issus de la bourgeoisie locale. Ils furent en rupture avec
l'assimilation prônée par leurs parents. Ils se forgèrent une
personnalité particulière en théorisant le côté messianique du judaïsme,
tout en se référant à la lutte de classes. Si l'Allemagne fut la
principale référence, il exista aussi une variante en Yiddish à Vienne,
et un groupe à Prague dans lequel le jeune Kafka fit quelques
apparitions. Le français Bernard Lazare se trouva dans le même genre de
configuration.

Certains eurent un destin tragique. Landauer fut assassiné lors de la
répression des conseils ouvriers de Bavière. Les nazis continuèrent le
travail, soit directement, par exemple avec Musham, qui périt assassiné
dans une latrine du camp d'Orienbourg en 1933, ou bien indirectement :
Tollers se suicida à NewYork, Karl Einstein et Walter Benjamin en firent
de même au pied des Pyrénées. Pierre Rasmus mourut dans des conditions
étranges sur un bateau qui l'emmenait en Amérique.


** Là où on ne les attendait pas...

Ils se solidarisèrent avec une révolution qui ne les concernait pas
directement : l'Espagne libertaire de 36. Certains s'engagèrent
directement sur le terrain dans les rangs anarcho-syndicalistes de la CNT
et la FAI, d'autres organisèrent dans leurs pays respectifs la solidarité
financière ou médicale, et l'envoi de matériel.

Les libertaires juifs furent aussi passionnés par l'éducation. Les revues
qu'ils éditaient incluaient de la poésie, des romans littéraires, de
l'initiation aux mathématiques ou à la physique. Des écoles libres furent
créées dans les communautés autogérées. La plus fameuse fut l'école
Francisco Ferrer, qui appliquait les méthodes de ce pédagogue libertaire
espagnol. Il y eu des colonies autogérées aux Etats Unis, telle la
colonie de Stanton dans l'Est du pays, qui comprenait notamment un petit
atelier et un service de bus. Un atelier autogéré de tailleurs fonctionna
à Paris après la Deuxième Guerre mondiale. Par la suite, certains
investirent des kibboutz en Israèl.


** Le rapport aux "goïm" libertaires

Quelques figures de nonJuifs marquèrent profondément le mouvement
libertaire juif. En voici quelques exemples :

- L'américaine Voltayrine de Clerc, qui fit de l'alphabétisation dans
ce milieu d'immigration.

- L'allemand Johan Most fut la référence idéologique des Américains.

- Rudolf Rocker, lui aussi d'origine allemande, fut l'animateur du
mouvement en Angleterre. Il structura l'agitation politique, les
mouvements de grève, apprit le yiddish et s'occupa - entre autre - des
revues « Germinal » et » Arbeiter Freind ». Sa compagne, Millie Wilcop,
était d'origine juive. Les Juifs anglais non libertaires le respectaient
et le considéraient comme une sorte de Messie ; ce qui est quelque peu
paradoxal pour un Goy... Il écrivit un livre qui n'existe qu'en version
anglaise ou espagnole : « Nationalisme et culture », qui devrait être une
référence alternative aux guerres ethniques dans le monde. Son expérience
au sein de l'East End londonien lui donna cette faculté d'analyse des
problèmes ethniques d'un point de vue libertaire.

- Louise Michel, le Français Sébastien Faure, l'italien Malatesta
eurent l'occasion de fréquenter les anarchistes juifs.

En retour, certains Juifs ont eu une influence sur le mouvement
libertaire général ; les Juifs américains aidèrent à structurer le
mouvement aux Etats Unis ; en Angleterre ils furent à l'origine de
l'acquisition d'un immeuble pour créer un local de propagande et de
culture à Londres. Parmi les individus à remarquer, une femme, Maria
Korn, alias Marie Isidine ou Goldsmith fut l'une des principales
animatrices de l'organisation étudiante française ESRI.

Toutefois, le plus extraordinaire cas se trouve en Chine, : le grand
poète libertaire chinois Pa Kin posa son regard sur le judaïsme. Il se
dit étonné, au travers des lectures qu'il put se procurer sur la Russie,
d'apprendre qu'il pouvait y avoir des juifs capitalistes ou rabbins, car
la seule référence du judaïsme qu'il connaissait était le groupe
anarchiste juif de Paris. Dans son livre « Rêve en mer » il raconta
l'histoire de Samuel Schwarzbard qu'il traduisit en chinois par « Barbe
Blanche ».


** Identité nationale

La question identitaire se posa aux anarchistes juifs de trois manières :

- Ceux qui se considérèrent comme des internationalistes et dont la
référence principale fut l'attachement à la classe des exploités ;

- Ceux qui privilégièrent l'identité au travers de la langue et de la
culture, et des conditions particulières de l'exploitation au sein des
communautés. Ici, l'appartenance identitaire fut reconnue comme une
partie intégrante parmi d'autres au sein de l'internationale des peuples
exploités.

- Enfin, la tentation du sionisme révolutionnaire initié par Mose Hess
et Bernard Lazare prit toute son importance du fait que les sociétés
occidentales ne purent (et l'affaire Dreyfus en fournit une preuve
classique) éradiquer l'antisémitisme. Le pogrom de Kichinev laissa aussi
dans les mémoires un traumatisme important. La Shoah finit de faire
basculer une grande partie du mouvement vers l'espoir d'un foyer national
en terre d'Israèl. La mystification du kibboutz communiste finit de
parfaire la justification idéologique.


** Qu'en reste-t-il aujourd'hui ?

Si le « Freie Abeiter Stime » continua de paraître à New York jusque en
1981, le mouvement spécifique s'essouffla dès avant la Deuxième Guerre
mondiale. Après la guerre, des groupes continuèrent d'exister, mais ils
étaient bien amoindris. Cette courbe descendante est à inscrire dans le
cadre du déclin anarchiste en général, ainsi que de l'extermination des
juifs d'Europe centrale et orientale par les nazis. Et il ne fait pas de
doute que dans les pays de l'Est, parce que juifs et parce
qu'anarchistes, les rares survivants ont dû faire face à la répression
communiste stalinienne.

Quelques figures sont cependant dans la lignée directe de ce mouvement,
surtout aux EtatUnis. Tel l'universitaire Paul Avrich ou l'écologiste
Murray Boukchin, ou encore le linguiste Noam Chomsky.

En France, la fédération anarchiste édita en 1980 deux numéros de «
Schwartz Fohne ». En Israel quelques militants sont regroupés dans le
mouvement des Kiboutzim et dans les universités, mais tout ceci reste
très marginal.

Cependant, avec la chute du communisme autoritaire, des Juifs
s'impliquent de nouveau dans les courants libertaires. Ceux là sont
souvent issus du mouvement social dans lequel ils s'engagèrent, mais
l'identité yiddish y est inexistante, d'autant plus que plusieurs d'entre
eux ont des origines séfarades.

[1] de l'anglais "to sweat" : suer, désigne un système d'exploitation à
outrance des travailleurs

[2] La LICRA fut alors créée pour soutenir Schwatzbard lors de son procès



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