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(fr) Les corps sous influence : un bénéfice particulier

From elisa.jandon@no-log.org
Date Tue, 22 Apr 2003 04:27:47 +0200 (CEST)


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A G E N C E D E P R E S S E A - I N F O S
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Mondialisation, globalisation, marchandisation. Autant de termes simples,
issus de notre quotidien, transformés en concept. Cette transformation a
lieu car de nouveaux mots sont nécessaires pour décrire des mouvements de
fond qui marquent donc durablement les comportements des unes et des
autres. Les corps et les sexualités (ensemble des phénomènes sexuels ou
liés au sexe) sont considérés comme des produits qui se vendent ou
s'achètent ; et ce, dans un contexte où les moyens de production et
d'échange sont en propriété privée et où le but final est la recherche du
profit. La société capitaliste ainsi décrite profite d'un système
d'oppression sociale et juridique basé sur la soumission des femmes : le
patriarcat.

Dans ce contexte, la marchandisation des corps et des sexualités
recherche le profit inhérent à la logique du capitalisme. De plus, de
véritables démarcations entre classes sociales reposent sur les pratiques
sexuelles réelles ou fantasmées. Il s'agit d'une codification à la fois
simpliste et complexe qui permet de rejeter l'une ou de hisser l'autre
dans l'une ou l'autre classe. Ensuite, la sexualité des dominants,
nourrie
d'autoritarisme et présentée comme majoritaire se trouve dotée d'une
fonction sociale : l'apprentissage et l'habitude de la soumission. Enfin,
se dessine une morale philosophique et sexuelle à géométrie variable dont
la fonction est de légitimer et conforter un patriarcat « option
capitalisme ». Cette morale « sur mesure » tient compte des diverses
stratégies mises en œuvre et ignore leurs éventuelles contradictions
internes.

Une logique capitaliste

Le capitalisme est régi par ces règles : tout se vend, tout s'achète.
C'est la loi du marché, l'offre ne fait que répondre à la seule demande
solvable. Les exemples ne manquent pas (voiture, ordinateur etc.) pour
illustrer la stratégie assez bien rodée d'obtention de profits maximum.
Un produit rare est vendu cher à la petite part de marché capable de
l'acheter. Puis des méthodes de rationalisation de la production
permettent de produire en série, pour un prix de revient moindre ; de
vendre, un peu moins cher mais à plus de monde, un produit de moins bonne
qualité en général, histoire de ne pas tarir la demande.

Cette logique a réussi un tour de force stupéfiant : la mise à prix du
plaisir en général et du plaisir sexuel en particulier. Toujours dans un
contexte où n'existe que la population solvable et où 70% des pauvres du
monde sont des femmes, cette mise à prix s'adresse aux hommes. Le tour de
force réside dans la présentation de la satisfaction : rationalisation de
la production oblige, cette satisfaction est réduite à un phénomène
éjaculatoire et mécanique. Tout ce qui est du domaine de
l'inquantifiable, du relationnel, ce qui demande un effort personnel et
une mise en question de son mode de vie, tout ce qui fait la construction
intellectuelle de la relation à l'autre est nié, déclassé. Le plaisir
sexuel est simplifié vers une pratique mécanique : « entrer », « sortir
», « recommencer si
nécessaire ». De fait, les personnes prostituées proposent, dans un
saisissant raccourci : « l'amour ou la pipe ».

Cette même logique de marché aboutit aussi à ce que la condamnation,
pourtant très forte, des conduites homosexuelles s'incline devant les
parts de marché auxquelles elles correspondent. Les homosexuels sont le
plus souvent des hommes célibataires, sans charge d'ascendants, disposant
de bonnes ressources : un marché considérable dont les demandes de
consommation sont satisfaites sans états d'âme.

La majoration des profits appelle l'utilisation de la publicité. Une des
constantes de la publicité est l'utilisation de corps « érotisés »,
féminin surtout, comme argument de vente. Cette utilisation ne serait pas
aussi constante si elle n'était aussi efficace. Faut-il donc comprendre
qu'un achat est obtenu contre une sollicitation sexuelle ? En tous cas,
la pulsion sexuelle est considérée comme à la base de l'achat, et les
ressources majoritairement masculines. Notons aussi qu'en vertu du «
plafond de verre » qui empêche la progression professionnelle des femmes,
les publicistes et leurs clients sont presque exclusivement des hommes.

En parallèle de l'uniformisation des modes de vie, se construit ainsi une
uniformisation de l'érotisme bien pratique car plus propice à
l'augmentation des profits dans une logique de production en série. Les
corps présentés sont le plus souvent morcelés (les parties manquantes
étant fréquemment la tête, les mains, les pieds), en position d'attente,
frêle, leurs zones sexuelles primaires ou secondaires exposées parfois
plus que le produit vendu. Ainsi est renforcée l'idée que le corps d'une
femme peut être mis en jeu dans un acte d'achat ou de location. Dans la
logique capitaliste, n'existe donc que le profit et sa recherche quels
que soient les clients, les besoins et les produits.

Une solidarité patriarcale ?

Dans notre contexte politique, l'une des classes sociales est composée
d'une oligarchie définie par sa fortune. Cette fortune et le pouvoir
d'achat qui en découle, lui permettent de constants arrangements avec la
morale. Cette morale sert elle-même de base à un véritable arsenal
législatif qui sert à réprimer la délinquance et la criminalité.
Curieusement, certaines déviances qui ne sont pas liées à la classe
sociale, sont moins durement réprimées. De fait, les qualifications des
déviances sexuelles sont donc moins graves (délit plutôt que crime), les
peines moins lourdes (amande et sursis plutôt que prison ferme) et la
priorité donnée pour poursuivre très basse. Ceux qui sont en position de
répression ferme les yeux. Le scandale du Crédit Lyonnais a été résorbé
par les deniers des contribuables, les victimes de viol continuent de
voir leur vie privée mise en accusation.

Les déviances d'ordre sexuel (violences familiales, viols, mutilations
etc.) sont communes à toutes les classes. Les hommes des classes moyennes
et populaires qui les commettent sont rarement poursuivis par la police
et réprimés par la justice : ils bénéficient donc des effets d'une
certaine solidarité qui achètent leur silence et les pervertit. C'est un
des effets du patriarcat qui accorde à un homme le devoir de conduire
fermement sa famille quitte à recourir à la violence pour se faire obéir.
Ces
déviances, qui sont autant de violences, ont pour enjeu le contrôle sur
la vie des femmes et de leurs enfants. Ainsi, par son regard et ses
rapports avec les femmes de son entourage, en sa qualité de dominant,
l'homme aux conduites patriarcales imprime dans la mentalité des femmes
qu'il
approche, la hiérarchie entre sexes et entre genres (les homosexuels sont
pour partie déchus de leur statut de dominant). Ces conduites diviseuses
font échouer la construction d'une solidarité contre l'oppression
économique au profit de l'oppression patriarcale : exemples historiques
d'hommes s'élevant contre le recrutement de femmes au lieu de se
mobiliser pour, au moins, une même échelle de salaires revalorisée.

Cette solidarité entre dominants s'inscrit dans une logique de
redistribution des miettes du système. Ces miettes calment effectivement
l'appétit en le détournant vers d'autres cibles et concèdent une certaine
identité dans la consommation mais avec des « produits » dont la qualité
se détériore au fur et à mesure qu'on « descend » dans la classe sociale
(prostituées punies avec l'attribution de secteur à population immigrée).
Il semble que la pratique rituelle d'initiation du fils emmené par son
père « aux putes » se soit perdue. Reste qu'il s'agissait là d'une
intégration sociale à part entière par une pratique de consommation.
Cette pratique a une double signification : affirmer une identité en tant
que consommateur et confirmer le statut d'objet sexuel des femmes.

Difficile d'ignorer l'explosion du rap commercial et ses thèmes favoris :
l'argent, la frime, les femmes. Si leur classe naturelle leur permet de
séduire sans même y prendre garde, certaines femmes leur sont encore
refusées car réservées à d'autres. Dans cette situation, le viol ou la
séduction des femmes de catégorie sociale élevée fait partie de la
logique de reprise individuelle ; de même que voler une voiture, de
l'argent. Par contre, les mêmes sont prompts à sanctifier leur propre
mère et à dénoncer les violences, y compris conjugales, qu'elle a dû
affronter. Encore un effort…

La fonction sociale d'une sexualité autoritaire

La perspective de manipulation d'argent avec bénéfices à la clé prime sur
toute autre considération, y compris celle de la morale dominante :
fidélité (un homme puissant a, au moins, une maîtresse), respect de la
vie (trafic d'organes volés sur des personnes vivantes mais incapables de
se défendre), morale sexuelle ( association des commerçants gays qui
monopolise la fierté homosexuelle).

Le système patriarcal présente la sexualité masculine comme une pulsion
impérative, non différable et non maîtrisable. Ainsi la fatalité est-elle
opposée à la détresse des victimes et aux hommes qui voudraient mettre en
cause ces comportements violents.

L'intensité de cette pulsion est fonction de la puissance générale de
l'individu ; l'expression publique de cette intensité (de même que
l'abondante progéniture) est de nature à provoquer l'admiration, la
considération, l'estime autour de soi. En situation de crise,
l'assouvissement de cette pulsion amène à des actes que la morale propre
de l'individu réprouve. Les relations homosexuelles entre hommes
déclenchent le mépris or les caïds en prison ont fréquemment recours aux
viols homosexuels. S'il fallait encore une preuve que l'enjeu de cette
violence est le contrôle d'autrui : la crainte et le respect des autres
détenus augmentent en fonction de cette fréquence. Grâce à une cécité
curieuse (la méthode Coué ?), le violeur ne « descend » pas au rang
d'homosexuel, c'est le violé qui est devenu l'équivalent d'une femme.
Ouf, tout est stable dans le meilleur des mondes patriarcaux : les
puissants renforcent leur domination à chaque acte de contrôle ; à chaque
attaque, les dominés baissent un peu plus la tête et les bras en se
culpabilisant.

Faire accepter l'idée que la sexualité masculine est une pulsion à
assouvir sans discernement est bien pratique à d'autres égards. Cette
absence de réflexion sur la portée de ses propres actes, ce degré zéro de
conscience de la violence sexuelle quotidienne est le même état d'esprit
qui permet d'absorber sans broncher les discours démagogiques politiques
ou commerciaux. La publicité a une double fonction : promouvoir l'achat
de produit et promouvoir un système social. La majorité des publicités
repose sur un argument sexuel auquel les hommes ont véritablement appris
à réagir impulsivement : une fois encore, ne pas avancer d'arguments
rationnellement construits, privilégier le « repos du guerrier »,
confirmer l'idée que le corps des femmes est dédié au délassement des
hommes. Privilégier l'idée que certaines personnes sont plus humaines que
d'autres, dès la plus tendre enfance et en faire la démonstration par
l'exemple.

Une morale philosophique et sexuelle à géométrie variable confortant le
patriarcat option capitalisme

Dans le cadre du mariage, un homme accepte que son épouse dépense son
sperme en enfants, fiertés de leur père et son argent à attirer la
considération sociale (maison moderne et équipée, bonne présentation
physique et vestimentaire, études des enfants). Cette considération se
transforme parfois en véritable argument de vente dans le cas des dîners
entre futurs associés. A cette occasion, ils donnent à voir leur vie
familiale comme gage de leur fiabilité professionnelle. Ce même homme en
situation de divorce conçoit comme évident de ne rien payer d'une pension
alimentaire puisqu'il n'a plus accès au corps de son ex-épouse et très
fréquemment le lien de paternité se dissout. Il y a donc une véritable
tractation commerciale derrière les liens du mariage.

La vue de scènes à caractère sexuel doit provoquer une sensation de
plaisir ou le rire. Le refus d'en prendre connaissance est vécue de
manière négative et ferme la porte à tout un pan de la sociabilité,
notamment dans l'espace professionnel. L'accès aux écrits ou aux images
marquent aussi un rite initiatique de passage à l'âge adulte. Les
histoires drôles véhiculent l'idéologie patriarcale : le pénétrant est
vainqueur, la pénétrée est vaincue mais quand même satisfaite ( !) ; ce
sont les femmes qui propagent les MST ; les lesbiennes n'attendent que
l'homme qui saura les réveler à elles-mêmes. les hommes sont seulement
dans la séduction et assument les conséquences de leurs actes, en
personne responsable. Le vieil antagonisme du Don Juan et de la salope.

Face à ces pratiques profanes, les divers mythes religieux alimentent de
concert la norme patriarcale. Les catholiques tiennent beaucoup à
l'immaculée conception de Marie (seule femme née sans porter la faute de
son aïeule Eve) et sa virginité maintenue même après l'accouchement.
Prière juive masculine remerciant au réveil de ne pas être née femme.
Statut d'objet bon à produire des fils dans l'Islam. Condamnation à mort
dans les différents pays asiatiques (gynocide en Inde et en Chine,
séquestration des femmes dans la maternité et le soin du foyer, geisha
mais interdites de théâtre au Japon).

Que ce soit dans la gauloiserie ou dans le sacré, les femmes sont
irrémédiablement salies par le contact des hommes : matrices pour la
reproduction, disponibles pour l'hygiène, béatifiées sur l'autel des
couches culottes et du soin des personnes âgées ou mortes. Autant de
fonctions qui définissent une sous caste de « touchable » universelle
pour le plus grand confort et soulagement de ceux qui n'en sont pas.

La ficelle est ancienne et connue : on supporte mieux son oppression
quand on a quelqu'un d'autre à opprimer. Une sexualité autoritaire sert
d'instrument de contrôle permanent sur les autres et sur soi puisqu'elle
ouvre une spirale de violence qui se nourrit elle-même et coupe court à
toute sociabilité. Cette position de supériorité permet de se défouler de
ses frustrations, de les compenser à court terme. En effet, tous les
indicateurs de développements, surtout ceux qui tiennent compte de la
qualité de vie, montrent que la scolarisation des filles et la
participation des femmes aux choix de société se conjuguent avec
stabilité et développement durable. Dans quelle société voulons-nous
vivre ?

Elisa Jandon




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