A - I n f o s
a multi-lingual news service by, for, and about anarchists **

News in all languages
Last 40 posts (Homepage) Last two weeks' posts

The last 100 posts, according to language
Castellano_ Català_ Deutsch_ Nederlands_ English_ Français_ Italiano_ Polski_ Português_ Russkyi_ Suomi_ Svenska_ Türkçe_ The.Supplement
{Info on A-Infos}

(fr) Sur les traces de l'anarchisme au Québec (1900-1910) (2)

From Worker <a-infos-fr@ainfos.ca>
Date Sat, 12 Apr 2003 21:44:18 +0200 (CEST)


_________________________________________________
A G E N C E D E P R E S S E A - I N F O S
http://www.ainfos.ca/
http://ainfos.ca/index24.html
_________________________________________________

La révolte des pêcheurs

Si nous avons essentiellement parlé de la situation prévalant à
Montréal, d'autres régions du Québec ont également connu d'importantes
batailles sur le front de la lutte des classes. L'un des épisodes les
plus importants s'est déroulé à l'automne 1909 sur la côte gaspésienne,
dans le village de Rivière-au-Renard (28). Il oppose plusieurs centaines
de familles vivant de la pêche aux monopoles qui contrôlent cette
industrie. Depuis près de 200 ans, un système d'exploitation
particulièrement vicieux s'est mis en place dans toute la péninsule.
Initiée par le marchand jersiais Charles Robin, l'arnaque est fort simple
: des compagnies offrent aux pêcheurs de s'approvisionner à crédit dans
leurs magasins pendant l'hiver. En échange, les pêcheurs s'engagent à
vendre toutes leurs prises à ces compagnies l'automne venu, et ce au prix
fixé par les marchands une fois la saison de pêche terminée. Année après
année, le prix du quintal de poisson chute, entraînant les pêcheurs dans
la spirale de l'endettement (29). À défaut de pouvoir payer leurs dettes
à l'automne, celles-ci sont reportées l'année suivante à la solde des
familles. Mais dans bien des cas, les marchands envoient des huissiers
pour saisir les rares biens des fautifs qui se retrouvent alors sans rien
du tout pour passer l'hiver.

Au mois de septembre 1909, cette situation devient tout
simplement
intolérable pour la majorité des pêcheurs. Ceux-ci apprennent avec colère
que les compagnies ont décidé de fixer le prix du quintal de morue à
3,50$, 50 cents de moins que l'année précédente. Et dire que 10 ans
auparavant, le prix était de 6$! Il n'en faut pas plus pour déclencher
une véritable révolte dans plusieurs petits villages côtiers. Le 4
septembre, une centaine de pêcheurs rendent une visite aux agents des
trois compagnies qui ont des comptoirs à Rivière-au-Renard. Leurs
revendications sont simples: les pêcheurs exigent que le prix du quintal
soit fixé à 4$ et qu'aucune saisie ne soit effectuée pendant l'hiver.
Leur survie et celle de leurs familles en dépend. Cet ultimatum ne fait
pas plier les marchands; toutefois, la détermination des manifestantEs
leur font craindre le pire. Les pêcheurs laissent aux compagnies un délai
de 48 heures pour donner une réponse favorable à leurs revendications:
"si c'est non, dit l'un d'eux, on va revenir et on va vous sortir de la
paroisse, tous, comme des chiens! On va ouvrir vos magasins et on va
placer quelqu'un d'autre dedans, à votre place, une fois qu'on se sera
servis nous-mêmes" (30). Les marchands prennent les menaces très au
sérieux: le soir même, ils télégraphient au député de Gaspé, Me Adolphe
Lemieux, pour obtenir l'aide du gouvernement fédéral. Celui-ci décide
d'envoyer le lendemain deux bateaux de la marine pour rétablir l'ordre.
En l'absence de chemin de fer et de routes praticables, la mer est le
seul moyen de rejoindre rapidement la pointe de la Gaspésie. Cet
isolement relatif laisse aux révoltéEs une certaine marge de manoeuvre
qu'ils et elles sauront mettre à profit.

Le 6 septembre au matin, l'ultimatum prend fin. Par centaines,
les
pêcheurs retournent à Rivière-au-Renard avec la ferme intention de
reprendre leur dû. Certains cadres de la compagnie Fruing tentent de
prendre la fuite: ils sont stoppés par des barricades érigées sur la
route. Refusant de donner raison aux revendications des pêcheurs, ils
sont copieusement rossés par les travailleurs en colère, qui sont
maintenant plus de 400. Ceux-ci font maintenant la tournée des marchands
à la recherche des responsables patronaux. Voyant approcher la foule de
son établissement, l'un des cadres de la compagnie Hyman, Philip Romeril,
tire à plusieurs reprise sur les "émeutiers" et blesse l'un d'eux à la
jambe. Il est ensuite fait prisonnier par les autres pêcheurs. Ces
derniers s'en servent comme monnaie d'échange pour désarmer d'autres
employés de Hyman qui pointent des carabines sur eux. Les pêcheurs
arrachent aux patrons qu'ils ont séquestrés un engagement écrit donnant
satisfaction à leurs revendications initiales. En moins de trois heures,
ce "mouvement anarchique" (31) a obtenu une victoire rapide et
inattendue. Les pêcheurs croient avoir défait la minorité de possédants
qui les exploitent depuis si longtemps.

Les marchands n'ont évidemment pas dit leur dernier mot: le
lendemain,
ils portent plainte contre quarante pêcheurs. Le shérif (!) de Gaspé les
accuse d'avoir participé à un "rassemblement tumultueux entravant
illégalement le commerce de la morue et le cours normal des affaires". En
outre, ces pêcheurs sont accusés d'avoir assailli, battu et tenté
d'assassiner une dizaine de cadres et de patrons, en plus de s'être
attaqué à la propriété des compagnies Fruing et Hyman. C'est la panique
chez les élites locales: tous les jours, de nouvelles rumeurs laissent
entendre que les pêcheurs vont s'attaquer aux établissements commerciaux
de l'Anse-au-Griffon et de Grande-Grave. Les militaires accourus à Gaspé
pour rétablir la loi et l'ordre envoient un télégramme à Ottawa le 9
septembre: "Les marchands de Rivière-au-Renard sont maintenant à Gaspé
pour leur sécurité, étant donné que les émeutiers défient le clergé, le
maire et toutes les autorités et qu'ils ont décidé d'assumer eux-mêmes la
loi. Seule une importante force armée peut rétablir la paix" (32).
La réaction de la classe dominante ne se fera pas attendre. Le 11
septembre,
deux croiseurs de la marine canadienne jettent l'ancre devant
Rivière-au-Renard: 40 soldats débarquent à terre les armes à la main et
procèdent à une vingtaine d'arrestations. Trois jours plus tard, une
autre opération militaire effectuée pendant la nuit permettra d'arrêter
quatre autres pêcheurs. Ils seront tous envoyés à Percé et jugés manu
militari les 16 et 17 septembre. À la suite de ce procès expéditif, 22
des 24 accusés sont trouvés coupables d'émeute, de lésions corporelles et
de blessures graves; cinq d'entre eux sont condamnés à des peines de
prison de 8 à 11 mois et incarcérés sur le champ. Quant aux promesses
écrites faites aux pêcheurs, elles restent évidemment lettre morte. Une
autre révolte spontanée vient de se terminer: l'exploitation, froide et
meurtrière, peut à nouveau reprendre son cours.

Conclusion

La période historique que nous venons de survoler se révèle très
féconde pour les idées anarchistes et libertaires, même si les
francophones semblent quelque peu en retrait par rapport à ces
développements. L'immigration européenne, combinée aux échanges
bilatéraux entre le Québec et les États-Unis, favorisent l'éclosion
d'expériences nouvelles, notamment au sein du mouvement ouvrier où le
marxisme reste une idéologie encore peu connue. L'absence de parti
communiste rend la tâche des anarchistes beaucoup plus facile, d'autant
qu'on retrouve au sein du Parti Socialiste des militants assez proches
des idées libertaires et anarcho-syndicalistes (33) Cette tendance
commencera à s'inverser entre 1910 et 1920, tout particulièrement après
la révolution d'octobre et le triomphe des thèses léninistes. L'entrée en
guerre du Canada aux côtés de la France et de la Grande-Bretagne
compliquera grandement le travail des militantEs par l'adoption de lois
répressives qui permettront d'interdire bon nombre d'organisations
révolutionnaires partout en Amérique du Nord. Paradoxalement, c'est au
cours de cette période que seront créés des liens durables entre
anarchistes français et québécois.

Michel Nestor

Dans le numéro 3: les années 1910 à 1920

-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-Vous avez aimé ce texte? Vous risquez alors d'apprécier également
Ruptures, la revue d'où il est extrait. 3$pp l'exemplaire à Groupe
anarchiste Emile-Henry (NEFAC), C.P. 55051, 138 St-Vallier Ouest, Québec
(Qc), G1K 1J0, Canada [abonnement 12$ / 4 numéro Québec/Canada, 24$
ailleurs, chèque à l'ordre de "Groupe Emile-Henry"] -> LE NUMÉRO 3 EST
SORTI! Dossier classes…
-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-




Notes

(1) Ce groupe diffuse le 3 septembre 1894 un manifeste rédigé en français
à l'occasion de la Fête du travail, qui réunit chaque année des milliers
de personnes dans les rues de Montréal. L'année suivante, Daniel de Leon
vient à Montréal au début du mois de mars à l'occasion d'une tournée de
conférences à travers le Canada.
(2) Voir à ce sujet la première partie de ce dossier dans "Ruptures", no.
1, automne 2001, pp. 21-24
(3) Medresh, Israel (1997), "Le Montréal juif d'autrefois", éditions du
Septemtrion, p. 83
(4) Ibid, p. 83
(5) Rome, David (1986), "The Jewish Times" in The Immigration Story 1,
Canadian Jewish Congress p.31-33
(6) Medresh, Israel, op. cit., p. 72
(7) Belkin, Simon (1956-1999),. "Le mouvement ouvrier juif au Canada,
1904-1920", Éditions du Septentrion, Sillery, p. 92
(8) Akumovik, Ivan (1975), The Communist Party in Canada: A History,
Toronto, McClelland and Stewart Limited, p. 3
(9) Belkin, Simon, op. cit., p. 95. Les bundistes dont parle Belkin sont
des membres du Yiddish Arbeit Bund (L'Union des ouvriers juifs de
Pologne, de Lituanie et de Russie), créé en 1897. Mouvement
révolutionnaire luttant à la fois sur le terrain politique et culturel
contre l'exploitation des ouvriers et le racisme dont ils sont victimes,
mais également pour l'égalité sociale et le rayonnement de la culture
yiddish.
(10) Il s'agit du premier voyage à Montréal pour Emma Goldman. Celle-ci
aura toutefois l'occasion de séjourner au Québec à de très nombreuses
reprises au cours des années suivantes, comme nous le verrons dans le
prochain numéro. (11) "Arbeiter Freund" est également le nom d'un journal
édité par Rudolf Rocker à Londres à la même époque.
(12) Goldman, Emma (1908), The Joys of Touring in Mother Earth, vol.3,
no. 3 (13) Beaulieu, André et al. (1984), La presse québécoise des
origines à nos jour, tome quatrième, 1890-1905, p. 149. Dès 1901, il
existait à Montréal une autre revue en espéranto intitulée
"L'espérantiste canadien".
(14) Gambone, Larry (1995), The Impossiblists, Red Lion Press, p. 3 (15)
Benoit, Jacques (1982), Les anarchistes au Québec, une influence diffuse
in La Presse, 3 mai, p. A2
(16) Roussopoulos, Dimitri (1980), L'après-référendum... une perspective
anarchiste in L'impasse (sous la direction de Nicole Laurin-Frenette et
de Jean-François Léonard), Ed. Nouvelle Optique, p. 105
(17) Medresh, Israel, op. cit., p. 85
(18) La manifestation socialiste in La Patrie, 2 mai 1906, p. 1
(19) Larivière, Claude (1979), Albert Saint-Martin, militant
d'avant-garde (1865-1947), Éditions coopératives Albert Saint-Martin, p.
75
(20) Larivière, Claude (1975), Le 1er mai, fête internationale des
travailleurs, Éditions coopératives Albert Saint-Martin, p. 28
(21) La manifestation socialiste in La Patrie, 2 mai 1906, p. 1
(22) Groupe de chercheurs de l'Université du Québec à Montréal sur
l'histoire des travailleurs québécois, L'action politique des ouvriers
québécois (recueil de documents), p. 59-60
(23) À ce sujet: Portis, Larry (1985), IWW et syndicalisme
révolutionnaire aux États-Unis, Spartacus, pp. 138-140. On y retrouve la
traduction française de ces deux préambules.
(24) Guérin, Daniel (1970), Le mouvement ouvrier aux États-Unis
1867-1967, Ed. François Maspero, p. 36
(25) À ce sujet: The founding convention of the I.W.W. (1969), Merit
Publishers, New-York, 616 p.
(26) Logan, H.A. (1948), Trade Unions in Canada, MacMillan Co. of Canada,
Toronto, p. 211
(27) Belkin, Simon, op. cit., p. 69. Au début du XXème siècle, on
désignait sous le nom de cloakmakers l'ensemble des travailleurs de
l'industrie du vêtement féminin. Un cloak est un vêtement ample sans
manche porté à cette époque par les femmes.
(28) Toutes les informations sur cette révolte provienne d'un livre de
Jacques Keable, "La révolte des pêcheurs" aux éditions Lanctôt.
(29) Un quintal égale à 112 livres de poisson séché, c'est-à-dire vidé de
son eau, de ses viscères, etc.
(30) Keable, Jacques (1996), La révolte des pêcheurs, Lanctôt Éditeur, p.
83 (31) Ibid, p. 91
(32) Ibid, p. 108
(33) McCormack, A. Ross (1977), Reformers, Rebels, and Revolutionaries:
The Western Canadian Radical Movement



*******
*******
****** Agence de Presse A-Infos ******
Information d'intérêt pour et au sujet des anarchistes

Pour s'abonner -> écrire à LISTS@AINFOS.CA
avec le message suivant: SUBSCRIBE A-INFOS-FR
Pour plus d'info -> http://www.ainfos.ca

Vous voulez reproduire ce message?
Pas de problème, veuillez s'implement inclure cette section.

A-Infos Information Center