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(fr) Sur les traces de l'anarchisme au Québec (1900-1910) (1)

From Worker <a-infos-fr@ainfos.ca>
Date Sat, 12 Apr 2003 21:35:22 +0200 (CEST)


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Sur les traces de l'anarchisme au Québec

2. L'essor d'un mouvement ? (1900-1910)

La fin du XIXème siècle est marquée par l'apparition de nombreux
groupes socialistes au Québec. Portés par une nouvelle génération de
militantEs ouvrierÈREs, la plupart des différents courants
révolutionnaires de l'époque trouvent un écho dans la région de Montréal.
Ce foisonnement commence en 1890 avec l'apparition d'une cellule du
Socialist Labor Party (SLP), un parti révolutionnaire créé en 1877 aux
États-Unis grâce aux efforts d'un intellectuel marxiste originaire des
Antilles, Daniel De Leon. Les membres fondateurs de la branche
montréalaise du SLP, pour la plupart des immigrants originaires de la
Grande-Bretagne, font alors partie de l'une des multiples sections des
Chevaliers du travail (1). Mais, au fur et à mesure que le flot
d'immigrants d'Europe de l'Est se déverse sur les rives du Saint-Laurent,
d'autres groupes socialistes se développent à Montréal. Très bientôt,
l'anarchisme prend également son essor, tout particulièrement au sein de
la communauté juive.

Les libertaires du Yiddishland

Si les idées libertaires, notamment celles de Proudhon, ont un
écho au
Québec avant 1900 (2), les premières traces significatives de ce courant
politique apparaissent avec le siècle qui commence, tout particulièrement
les thèses anarcho-communistes et anarcho-syndicalistes. C'est d'abord
dans les milieux ouvriers juifs que s'affirme la présence des anarchistes
à la fin du XIXème siècle. D'après le chroniqueur Israel Medresh,
"plusieurs d'entre eux ont migré directement de l'Europe de l'Est, tandis
que d'autres ont séjourné brièvement à Londres ou à New-York" (3). Ces
derniers avaient pour la plupart appris l'anglais et connaissaient bien
la littérature anarchiste d'Europe de l'Ouest. Toujours selon Medresh,
"certains, parmi les anarchistes venus de New-York, avaient été recrutés
par de grosses firmes montréalaises comme ouvriers experts ou artisans
spécialisés de premier ordre dans les métiers de la confection, notamment
la fabrication des vêtements féminins et des corsages" (4).

Ces ouvrierÈREs ne mirent pas beaucoup de temps avant de
s'organiser
politiquement dans leur nouveau milieu de vie. En 1903, à l'initiative
d'un groupe d'immigrantEs anarchistes et socialistes, s'ouvre la première
bibliothèque juive à Montréal. C'est à New-York que le groupe
s'approvisionne d'abord en livres et en journaux. Une douzaine de
personnes se réunissent ainsi quotidiennement chez l'anarchiste Hersh
Hershman (1876-1955) pour lire et débattre de leurs idées. Originaire de
Bukovina (Roumanie), Hershman est actif dans le mouvement syndical depuis
son arrivée en Amérique. Comme beaucoup d'immigrants originaires d'Europe
de l'Est, il travaille d'abord à New-York comme tailleur dans l'industrie
du vêtement avant d'arriver au Québec en 1900. Peu après l'ouverture de
la bibliothèque, Hershman participe à la création du Mutual Aid Group, un
cercle de discussion libertaire créé en l'honneur de l'anarchiste russe
Pierre Kropotkine. Le Mutual Aid Group s'adresse aussi bien aux ouvriers
juifs montréalais qu'aux intellectuels radicaux de l'époque. On retrouve
parmi eux Richard Kerrigan, un militant syndical autrefois membre de la
cellule du SLP, ainsi que le poète Jack Dorman. C'est à cette période que
Hershman créé des liens avec Rudolf Rocker (1873-1958), l'un des
principaux théoriciens de l'anarcho-syndicalisme européen, avec lequel il
entretiendra une correspondance pendant près d'un demi-siècle (5).

Constatant le manque de vie culturelle et littéraire dans la
communauté
juive à Montréal, Hershman ouvre à la fin de l'année 1903 une librairie
sur le boulevard Saint-Laurent dans un local qu'il loue pour 5 $ par
mois. En plus de vendre des oeuvres de fiction et une bonne partie de la
presse juive new-yorkaise, celui-ci laisse une grande place à la
littérature anarchiste dans les rayons de son magasin. Rapidement, sa
librairie devient un centre culturel de toute première importance. Des
ouvriers passent y prendre un verre de soda, achètent leurs journaux et
discutent pendant des heures en s'appuyant sur les écrits de Rudolf
Rocker, Pierre Kropotkine, Michel Bakounine, Johann Most ou Emma Goldman
pour étayer leur pensée. Deux ans plus tard, Hershman fonde le journal
Der Telegrapher. Publié en yiddish, il vise à informer les communautés
russes et roumaines de Montréal. D'autres journaux sont distribués par
les anarchistes montréalais, notamment Di Fraye Arbayter Shtime (la voix
libre des travailleurs), un bimensuel américain de langue yiddish fondé à
New-York à la toute fin du XIXème siècle, est rapidement devenu le
principal journal anarchiste juif d'Amérique du Nord.

À en croire plusieurs observateurs de l'époque, l'anarchisme a le
vent
en poupe dans la communauté juive montréalaise, d'autant plus que
celle-ci se développe rapidement grâce à l'afflux constant de réfugiéEs
fuyant les pogroms qui se multiplient après l'échec de la révolution de
1905 en Russie. Signe des temps, une seconde librairie "radicale" ouvre
ses portes sur le boulevard St-Laurent. Contrairement à celle de
Hershman, celle-ci distribue exclusivement de la littérature
révolutionnaire. La création en 1906 d'une branche montréalaise de
l'Arbayter Ring (le cercle des travailleurs) témoigne également du
développement des idées radicales à Montréal. L'Arbayter Ring est une
organisation "fraternelle" proche des idées anarchistes qui sert de pôle
de référence culturel en faisant la promotion du yiddish auprès des
ouvrierÈREs. Selon Israel Medresh, "les immigrants qui arrivèrent à
Montréal après 1905 rencontrèrent, au sein de ce cercle, des Juifs qui
s'étaient engagés en Russie dans des mouvements insurrectionnels contre
le tsar et qui avaient lutté sur les barricades de Minsk, de Vilnius et
dans d'autres villes de la Zone de résidence juive (...). Plusieurs
avaient purgé des peines dans les prisons tsaristes ou avaient été
déportés vers la Sibérie, d'où ils s'étaient enfuis pour finalement
aboutir à Montréal" (6).

De tous les courants socialistes actifs dans la communauté juive
(qui
compte alors plus de 10 000 personnes), "les anarchistes en particulier
formaient un groupe plus important sur le plan numérique et avaient été
les premiers à s'organiser en mettant sur pied, à Montréal, une cellule
appelée Frayhayt (liberté). À Toronto, ils avaient suscité l'apparition
d'un groupement connu sous le nom de Royter Kraytz (le cercle rouge), et
à Winnipeg, Fraye Gezelshaft (société libre). Au cours des premières
années de leur existence, ces associations anarchistes étaient beaucoup
plus vigoureuses que leurs équivalents socialistes" (7). L'historien Ivan
Akumovik atteste lui aussi de cette présence au Québec: "À Montréal,
Toronto et Winnipeg, il existait aussi de petits groupes d'anarchistes,
qui dénonçaient à la fois les socialistes et les employeurs, dans leur
combat pour une société sans état, sans classe et sans argent" (8).
Contrairement à d'autres courants socialistes présent dans la communauté
juive, les anarchistes sont ouvertement athées et
anti-nationalistes, ce qui ne manque pas de créer des conflits avec les
divers groupes sionistes. Un militant du début du siècle, Jacob Salomon,
décrit les activités politiques de ces différents groupes: "plusieurs
factions militantes se disputaient fermement le terrain. Elles inondaient
les rues habitées par les JuifVEs de leurs dépliants, de leurs brochures
et de leurs périodiques, autant les anarchistes que les socialistes, les
bundistes et tous les autres. Les invitations à des conférences et à des
débats publics gratuits attiraient un grand nombre de gens" (9).

Emma Goldman à Montréal

Au mois de février 1908, la militante anarchiste Emma Goldman
(1869-1940) prononce une série de conférences à Montréal dans le cadre
d'une tournée à travers le Canada (10). Sa venue soulève quelques remous
dans les journaux de la Métropole: un chroniqueur de La Presse va même
juger bon de dissocier les classes laborieuses canadienne-françaises des
idées chères à l'anarchiste d'origine russe. Emma Goldman est accueillie
par un groupe anarchiste nouvellement formé, l'Arbeiter Freund (l'ami des
travailleurs) (11). Profitant de la présence de Goldman, Arbeiter Freund
tente d'effectuer un rapprochement avec les francophones et les
anglophones en organisant un meeting en anglais. Voici comment Goldman
décrit son premier passage à Montréal dans les pages du bulletin
anarchiste new-yorkais Mother Earth:

"Montreal, the city of the dark ages, priestcraft and churches, proved
unusually wide awake this time. Two packed Jewish meetings. But then,
Jewish meetings are allways packed -with men, women, infants, and
baby-carriages. The herding instinct of my race has aided its survival,
despite all the horrors it was made to endure. Besides, what would
becomes of progress were it not for the Jews? (...) Well, weither it is
acceptable or not, the Jewish Anarchists are acquainting Americans with
Anarchism, especially since they have learned to realize that it is the
English-speaking public that needs awakening. Their sleep being almost
death-like, it requires more energy, more constant and systematic
efforts. Such efforts the "Arbeiter Freund" group of Montreal has
certainly brought into play when it arranged the English meeting Sunday,
Feb. 15th. No wonder it was a great success especially from an
educational standpoint. The same newspapers that gave a fair interview
with myself, together with other papers, hastened to sound the alarm of
horror. A meeting on sunday, in superstition-ridden Montreal, and
attended by Canadians! Canadians, who were so bold-faced as to publicly
declare themselves in sympathy with the lecture on "The Relation of Trade
Unions to Anarchism", and even a vote of thanks to the speaker! Unheard
of! Of course it is the fault of those foreign Anarchists; if it were not
of those creatures Canada would continue to be dull and pious and stupid.
But as it is, some light may enter benighted Canada, and that's more than
the average newspaper editor can stand" (12).

Les conférences en anglais prononcées par E. Goldman se
dérouleront à
la Bourse du Travail, l'édifice des syndicats internationaux à Montréal.
Le bulletin Mother Earth nous apprend que ces rencontres publiques auront
permis d'amasser la somme de 74$ pour le financement de son journal (qui
alors coûte à peine 5 cents). C'est à nouveau dans les pages de Mother
Earth qu'est annoncée l'adhésion du groupe Arbeiter Freund à la
Fédération anarchiste de New-York, dont le rayonnement dépasse largement
les limites de cette ville pour inclure des collectifs un peu partout
dans le nord-est américain.

Un marxiste libertaire: Albert Saint-Martin

D'après l'auteur Claude Larivière, c'est le militant socialiste
canadien-français Albert Saint-Martin qui aurait loué la Bourse du
Travail pour les conférences d'Emma Goldman à Montréal. Membre influent
de la section francophone du Parti Socialiste du Canada (PSC), Albert
Saint-Martin (1865-1947) est un personnage-clé de l'histoire des idées
révolutionnaires au Québec. L'originalité de ses positions mérite qu'on
s'attarde quelque peu sur ses activités. Sans être anarchiste,
Saint-Martin a su développer tout au long de sa vie une pratique
politique à la croisée du socialisme, du conseillisme et de l'anarchisme.
Pendant la période qui nous intéresse (1900-1910), Saint-Martin fait la
diffusion de l'espéranto, une langue universelle en laquelle de nombreux
libertaires fondent beaucoup d'espoir. Dans l'esprit de ses propagateurs,
l'espéranto doit permettre aux prolétaires de tous les pays d'harmoniser
leurs intérêts par l'usage d'une nouvelle langue commune. C'est ainsi que
Saint-Martin participe en 1902 à la création d'une revue publiée dans
cette langue, intitulée La Lumo (La Lune): "La Lumo enseigne une langue.
Elle répand aussi un idéal: l'unité fraternelle des peuples et des races;
la lutte commune pour l'intelligence et la science" (13). Trois ans plus
tard, Saint-Martin participe à l'ouverture du premier club espéranto à
Montréal. Ce dernier vit alors dans une "commune socialiste" dans le
quartier Maisonneuve en compagnie des membres de sa famille et de
quelques militantEs francophones avec lesquelLEs il va créer deux
coopératives d'alimentation au centre-ville. Aux yeux des autres
socialistes, Saint-Martin est un militant "différent" alors que pour
d'autres, il est tout simplement "original". Sa trajectoire l'amènera à
militer d'abord au Parti Ouvrier (travailliste) d'où il sera expulsé en
1907 à cause de son affiliation au Parti Socialiste du Canada (PSC), une
organisation que certainEs qualifient de libertaire (pour sa critique
anti-capitaliste, anti-réformiste et anti-étatique) (14). Pour ces
raisons, le PSC refuse d'adhérer à la Deuxième Internationale et demeure
très critique à l'égard des trade-unions. Nous reviendrons plus en détail
sur le PSC et les activités d'Albert Saint-Martin dans notre prochain
numéro, d'autant plus qu'avant 1911 (l'année d'une scission importante
avec son aile social-démocrate), cette organisation politique semble
s'intéresser davantage à la propagande électorale qu'à l'action directe.

Des anarchistes francophones ?

Si les informations sur les milieux anarchistes juifs sont
relativement
"nombreuses", il n'en va pas de même pour les autres groupes
linguistiques. Pourtant, certaines pistes nous permettent de penser qu'il
y a bel et bien eu des groupes anarchistes ou libertaires francophones à
Montréal au tout début du XXème siècle. Dans l'un de ses nombreux
articles sur l'extrême-gauche au Québec, le journaliste Jacques Benoit
rapporte l'envoi au journal La Presse d'une lettre signée par le Groupe
anarchiste de Montréal en 1905, suivi quelques années plus tard par la
création du cercle Alpha Omega, proche des idées socialistes libertaires.
Benoit cite le journal catholique La Vérité, qui décrit le cercle Alpha
Omega comme un groupe de "socialistes à allures d'anarchistes, de
révolutionnaires et de toute une bande de sectaires enragés" (15).
D'autre part, l'éditeur montréalais Dimitri Roussopoulos indique que "des
témoignages nous signalent la présence des travailleurs
canadiens-français, avant la Première Guerre mondiale, arborant le
drapeau noir des anarchistes lors des manifestations du premier mai"
(16), sans toutefois donner plus de précisions. Quoi qu'il en soit,
d'autres sources viennent confirmer la présence d'anarchistes lors des
toutes premières manifestations célébrant la Journée internationale des
travailleurs à Montréal.

Les manifestations du 1er Mai

D'après Israel Medresh, "les radicaux aujourd'hui plus âgés
racontent
que l'organisation des défilés du 1er mai à Montréal relevait des
anarchistes" (17). Cette affirmation mérite quelques nuances. En effet,
c'est à l'initiative de membres du Mutual Aid Group et du Parti
socialiste du Canada que se déroule en 1906 la première manifestation du
1er mai à Montréal. Celle-ci faillit ne pas avoir lieu, les ouvriers
d'origine juive craignant que leurs camarades francophones et anglophones
ne se désistent à la dernière minute en les laissant manifester seulEs
dans les rues de Montréal. C'est finalement Jack Dorman qui servit de
médiateur entre les différents groupes linguistiques, permettant à chacun
d'eux de compter sur l'appui des autres. À en juger par le compte-rendu
publié par le journal La Patrie, cette première manifestation fut
couronnée de succès: "la manifestation socialiste a été imposante et par
le nombre de manifestants et par l'enthousiasme qui n'a cessé de régner
dans les rangs de la longue procession qui a défilé par les rues
Ste-Catherine, St-Denis, Craig et St-Laurent" (18). D'après les journaux,
entre 500 et 1000 personnes de toutes "nationalités" confondues
(Italiens, Roumains, Juifs, Irlandais et Canadien-français) se sont
d'abord réunies vers 19h00 à la Salle Empire avant de se diriger vers le
Champ de Mars accompagnées par une fanfare. Au nombre des manifestantEs,
on retrouve les ouvrierÈREs de la Bargain Clothing Co. qui se sont mis en
grève le matin même après que leur patron ait refusé de leur accorder
congé pour le 1er mai et de réduire leurs heures de travail (19). Sur le
trajet, les manifestantEs s'arrêtent sur la rue St-Denis devant
l'Université Laval et crient "Vive l'Anarchie!" et "À bas la calotte!"
(20), ce qui ne manque pas de susciter la controverse parmi les bourgeois
et les étudiants qui observent la scène. À leur arrivée au Champ de Mars,
Jack Dorman prend la parole pour dénoncer "le pouvoir des despotes", tout
en prédisant "le triomphe du socialisme dans tout l'univers" (21). Il
encourage les participantEs à manifester leur solidarité avec trois
membres de la Western Federation of Miners accusés du meurtre du
gouverneur de l'Idaho. Une quête s'organise séance tenante parmi les
manifestantEs et rapporte la somme de 8 $!

Cette première célébration du 1er mai marque le début d'une
tradition à
Montréal; à chaque année, ils seront des centaines, voire des milliers, à
défiler dans les rues de la Métropole malgré la répression qui s'abat
progressivement sur eux. En effet, la police s'intéresse de plus en plus
aux milieux anarchistes et socialistes montréalais et cherche à faire
interdire toute manifestation du 1er mai par le conseil de Ville. Dans
une lettre pastorale largement diffusée dans les quotidiens du 29 avril
1907, Monseigneur Bruchési condamne à son tour les manifestations
socialistes tenues à l'occasion de la Fête internationale des
travailleurSEs. L'évêque de Montréal écrit:

"Des hommes qui se proclament socialistes, non contents d'affirmer par la
parole ou par la plume des principes subversifs de l'ordre établi, ont
fait l'année dernière (...) une démonstration dont notre population garde
un très pénible souvenir. Ils ont paradé, drapeau rouge en tête, et de
leurs rangs sont parties des injures à l'endroit de l'Église et de la
religion. (...) Nous observerons surtout qu'il y avait là l'affirmation
de doctrines fausses, dangereuses et formellement condamnées par
l'Église, comme par la raison et l'expérience des siècles. En effet, le
droit de propriété privée est l'une des bases sur lesquelles la société
repose. Or c'est précisément ce droit de propriété privée que le
socialisme combat. Bien plus, il veut montrer dans la propriété la cause
de toutes les injustices et de tous les crimes, et par là souffle au
coeur des masses des sentiments d'envie, de haine et de vengeance
capables d'engendrer les plus déplorables désordres. Grâce à Dieu les
partisans de ces funestes utopies ne sont pas encore nombreux parmi nous,
mais ils s'efforcent par tous les moyens de faire école et d'attirer à
eux les ouvriers. C'est notre devoir de les dénoncer et de mettre le
peuple en garde contre leurs enseignements et contre le zèle qu'ils
déploient pour faire des recrues. (...) Mais aller dans les rues, à la
suite de ce drapeau reconnu aujourd'hui partout comme le triste symbole
des idées révolutionnaires et anarchiques, s'insurger contre ce qui
garantit l'ordre et la paix publics, déclarer la guerre aux décisions
augustes et aux sages directions de l'Église, semer sur le chemin ou dans
des réunions tumultueuses, des germes de discordes et de troubles, cela
n'est pas chrétien, cela n'est pas patriotique, cela n'est pas canadien,
et avant que le mal ne devienne trop grave nous voulons faire tous nos
efforts pour le conjurer. Que tous les amis de l'ordre prêtent leur
concours". (22)

L'invitation du clergé sera entendue par les étudiants de
l'Université
Laval. Ceux-ci iront par dizaines attaquer les manifestantEs réuniEs au
Champ de Mars le premier mai 1907 avant que le rassemblement ne soit
finalement dispersé par les charges répétées de policiers à cheval. Le
même scénario se reproduira pendant plusieurs années sans pour autant
freiner l'ardeur des militantEs socialistes et anarchistes qui
poursuivent néanmoins leurs activités.

Syndicalisme et lutte de classe

Un peu partout à travers le monde, une pratique syndicale
révolutionnaire prend de l'ampleur dès la fin du XIXème siècle. Le
mouvement ouvrier devient alors l'un des terrains de lutte privilégiés
pour les anarchistes, qui s'efforcent de créer des syndicats combatifs et
revendicateurs. Le principal objectif de ces organisations n'est pas
d'obtenir telle ou telle réforme, mais bien de paver la voie à une
révolution sociale par l'expropriation de la propriété privée et la
réorganisation complète de la production. La visite au Québec d'une
délégation ouvrière française en 1904 marque un tournant pour de nombreux
militants syndicaux qui s'intéressent de plus en plus près à la
perspective révolutionnaire. L'un des rares témoignages relatant cet
événement provient d'Alfred Charpentier, un " pionnier " du syndicalisme
catholique au Québec. Dans un article paru dans les années 1950,
Charpentier décrit en détails la conférence organisée à Montréal en 1904
par un petit groupe de délégués de la Confédération Générale du Travail
(CGT) en route vers les États-Unis. La CGT est alors une puissante
organisation dans laquelle les anarchistes sont très présents, notamment
à travers leur participation à la fédération des Bourses du Travail.
Devant un auditoire de 300 personnes composé de syndicalistes, de
socialistes et de francs-maçons (dixit le très catholique Charpentier),
les délégués de la CGT exposeront les divers moyens d'action directe
(sabotage, grève sur le tas, occupation d'usines, etc.) employés par les
travailleurs français afin de préparer la grève générale expropriatrice,
ce grand chambardement permettant à la classe ouvrière de se débarrasser
du capitalisme en ouvrant la voie au socialisme. À en croire Charpentier,
cette rencontre laissa une forte impression aux participantEs
montréalais.

L'année suivante, une première organisation syndicaliste
révolutionnaire voit le jour en Amérique du Nord: il s'agit des
Industrial Workers of the World (IWW). Le 27 juin au 8 juillet 1905, 200
déléguéEs représentant plus de 35 000 travailleurSEs des États-Unis et du
Canada se réunissent à Chicago afin de procéder à sa création. La plus
grosse organisation à adhérer au nouveau syndicat est sans aucun doute la
Western Federation of Miners, qui compte alors 27 000 membres. C'est à ce
congrès qu'est adopté le préambule définissant les objectifs du
syndicalisme industriel, préambule qui sera modifié en 1908 pour éliminer
toute référence à la lutte "politique" (associée aux partis et à
l'électoralisme) pour y substituer une action exclusivement "économique"
(23). Les militantEs de l'IWW "dénonçaient avec véhémence le syndicalisme
de métier, d'affaires, de collaboration de classes, lui opposaient la
conception d'un syndicalisme d'industrie, de solidarité ouvrière, de
lutte de classes" (24). Les anarchistes américainEs seront nombreuxSES à
appuyer les efforts de l'IWW: il en sera de même au Canada tout au long
de son histoire.

Le développement de l'IWW à Montréal commence en 1905. Parmi les
personnes présentes au congrès de fondation à Chicago, on compte au moins
deux Montréalais, W.T. Leach et Richard Kerrigan. Ils sont mandatés par
la Bakers' and Confectioners' Union No. 48 afin de se joindre au nouveau
mouvement. Kerrigan représente également deux autres groupes au congrès
de fondation de l'IWW, la Fédération des cordonniers du Canada et la Wage
Earners Union, sans toutefois n'avoir aucun mandat précis à défendre
(25). Certains des premiers militants de l'IWW (tel Richard Kerrigan) ont
également fait partie des Chevaliers du Travail (Knights of Labor),
l'ancêtre du syndicalisme de combat en Amérique du Nord. Mais
contrairement à cette organisation, l'IWW est clairement anticapitaliste
et fait l'apologie d'un moyen d'action alors tout nouveau pour les
travailleurs québécois: la grève générale illimitée. Au cours des années
à venir, le mouvement ouvrier aura maintes fois l'occasion de le mettre
en pratique.

L'historien H.A. Logan est plus précis quant au membership de ces
nouveaux syndicats: "The real beginnings in Canada were associated with
the influx in 1906 of Polish and Russian Jews as they fled from Europe
after the failure of the Russian Revolution of 1905-1906. These were the
days of agressive organization activities of the IWW and many of these
immigrants, some of whom had already been active in underground union
activities in Europe, were drawn into an IWW garment workers' local in
Montreal and a mixed local consisting of steel, wood, rubber and clothing
workers in Toronto" (26). Après avoir réussi à créer une section
regroupant les cloakmakers, l'IWW tenta au même moment de syndicaliser
les tailleurs du vêtement masculin, deux secteurs manufacturiers où les
anarchistes sont alors très présents (27). Cette démarche eut lieu
pendant la crise économique de 1907, mais la présence de l'IWW fut tout
de suite combattue par divers syndicats de métiers qui finirent par avoir
le dessus au cours des années suivantes. En 1912, l'IWW avait à toute fin
pratique disparu dans l'industrie du vêtement à Montréal.

Bien qu'assez influente dans l'Ouest canadien et le nord de
l'Ontario,
l'IWW ne connaît pas au Québec de développement important. Sa progression
sera entravée par de nombreux conflits avec des syndicats
"internationaux" (c'est-à-dire américains), mais également par
l'apparition en 1908 des premiers syndicats catholiques. Ceux-ci
deviendront rapidement très influents auprès des travailleurSEs de langue
française, tant et si bien qu'il restera très peu d'espace pour favoriser
l'éclosion d'une conscience de classe autonome et révolutionnaire au sein
de la classe ouvrière. Pourtant, des foyers d'incendie apparaissent ici
et là, portés par les conflits sociaux qui frappent continuellement
l'ensemble des sociétés capitalistes.



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