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(fr) Prostitution = exploitation sexuelle des femmes

From Martin Dufresne <martin@laurentides.net>
Date Mon, 23 Sep 2002 17:37:51 -0400 (EDT)


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[titre d'A-infos-fr]

Droits des femmes ou droit aux femmes ?
par Élaine Audet, Le Devoir, Montréal

D'octobre 2001 à janvier 2002, Françoise David a effectué pour la
Fédération des femmes du Québec (FFQ) une tournée dans tout le Québec qui a
réuni près de 550 femmes pour débattre et réfléchir sur le problème de la
prostitution. Les recommandations du comité responsable seront soumises
pour discussion et adoption à l'assemblée générale de la FFQ, le 22
septembre prochain. Stella, un organisme montréalais d'aide et de défense
des prostituées, créé en 1995, revendique la décriminalisation totale de la
prostitution et la reconnaissance des droits des « travailleuses du sexe ».
Une position qui ne fait pas l'unanimité. Pour la majorité des féministes,
la prostitution relève de l'exploitation sexuelle des femmes et constitue
une violation des droits humains, nécessitant son abolition et la
criminalisation des clients et des proxénètes.

         Dans le cadre restreint de cet article, je me bornerai à parler de
la prostitution des femmes adultes sans aborder, autrement qu'en passant,
la prostitution infantile, masculine et le trafic transnational. Depuis les
années 70, il existe ici, en Europe et aux États-Unis un courant en faveur
de la reconnaissance du concept de « travailleuses du sexe », pourvoyeuses
de services sexuels, au même titre que d'autres le sont de services
sociaux. Dans une telle perspective, les prostituées ne seraient pas
différentes des autres personnes exploitées, broyées par la mondialisation
et la mise en marché de tout ce qui vit. Il n'y aurait donc aucune raison
pour qu'elles ne bénéficient pas des mêmes droits que l'ensemble des
travailleuses et des travailleurs.

         Au Québec, ce sont les membres de l'organisme Stella qui se font
les porte-parole de ce courant de libéralisation de la prostitution. Elles
refusent qu'on traite les prostituées en victimes, affirment que la plupart
ont choisi librement de se prostituer et y trouvent une source
d'affirmation de soi (empowerment). On peut cependant s'interroger sur de
telles affirmations quand une étude internationale démontre que 92 % des
prostituées quitteraient la prostitution si elles le pouvaient (1) . Quant
au courage des prostituées, il est indubitable car, pas un témoignage qui
ne dise, à l'instar de Jeanne Cordelier dans ses mémoires de prostitution
: « quand la porte de la chambre a claqué, il n'y a plus d'échappatoire.
Voie sans issue, pas de porte de secours (2). »

Un glissement progressif vers la déshumanisation

Dans ce débat, tous les mots sont piégés, particulièrement les concepts de
droit, de libre choix, de travailleuses du sexe. Au sujet de cette dernière
notion, l'ex-prostituée française Agnès Laury croit qu'une définition plus
conforme à la réalité serait celle de : « marchandises vendues par des
hommes à des hommes»(3).

L'existence de la prostitution banalise l'esclavage sexuel des femmes et
renforce l'image qu'elles sont de simples objets interchangeables devant
être accessibles et disponibles pour tous les hommes en tout temps et
partout. La culture patriarcale repose sur le principe que l'unique devoir
et pouvoir des femmes réside dans l'art de satisfaire sexuellement les
hommes dans le mariage ou la prostitution.

Nous vivons dans un univers consommationnaire où la primauté va à
l'individualisme, à la consommation effrénée des êtres et des choses, le
nec plus ultra étant de nous consommer les uns les autres. Dans un tel
contexte, la notion de travailleuses du sexe sert à faire tomber
l'opposition féministe à la mise en marché des femmes à l'échelle
planétaire. Et les clients ne demanderont pas mieux de croire que c'est par
choix, voire par goût, et non par nécessité, comme le démontrent toutes les
enquêtes, que des femmes se prostituent.

Les intérêts en jeu

Quand je me demande à qui profiterait la libéralisation de la prostitution,
je pense que ce ne serait ni aux prostituées ni à l'ensemble des femmes. Ça
profiterait d'abord aux souteneurs, aux dealers, au crime organisé en
général, aux clients pour qui il importe peu que la sexualité soit un acte
machinal, dépourvu de réciprocité et de toute responsabilité, l'essentiel
étant que tous, quel que soit leur statut social, puissent s'acheter à
volonté le pouvoir sur une femme.

Quant aux prostituées, il est impossible d'en parler en bloc, parce que
leur situation diffère considérablement selon qu'elles soient call girls,
escortes, danseuses nues, qu'elles travaillent dans la rue ou dans les
salons de massage, selon qu'elles soient autonomes ou doivent donner une
bonne partie de leurs rétributions à un proxénète.

Elles sont recrutées en moyenne vers l'âge de 13 ans, vulnérabilisées par
la violence de leur milieu, la pauvreté, le chômage, la drogue. La majorité
d'entre elles subissent un dressage forcé de la part des souteneurs ou des
gangs de rue qui vise à les dépersonnaliser jusqu'à ce qu'elles n'aient
plus la faculté d'agir et même de penser par elles-mêmes. Plusieurs passent
par les centres d'accueil et la prison, plus de la moitié sont toxicomanes.
Comment dans de telles conditions parler du choix librement consenti de se
prostituer ?

À l'échelle internationale, les revenus de la prostitution sont de l'ordre
de 52 milliards par année, les troisièmes en importance après le trafic des
armes et de la drogue, soit des millions de dollars au Canada, où un
proxénète se fait en moyenne quelque 144 000 $ par année pour chaque
prostituée (4). À Montréal seulement, 5 000 à 10 000 personnes en vivent.
Il est clair que nombreux sont ceux qui ont intérêt à l'expansion d'un
marché si rentable. Bénéficiant de complicités à tous les échelons de la
société, ils ont les moyens financiers et médiatiques pour faire d'une
étincelle un incendie inextinguible en exagérant l'importance de la division
au sein du mouvement féministe et en surmédiatisant la position d'une
minorité prétendant parler au nom de toutes les prostituées.

  2. Le corps marchandise

Le mouvement actuel de libéralisation de la prostitution prend racine dans
la libéralisation générale de l'économie et sert objectivement ses
intérêts. Il est de plus en plus fréquent d'entendre, aux Nations-Unies ou
dans les médias, un discours dans lequel on présente l'industrie du sexe
comme une alternative aux problèmes économiques, voire même un chemin vers
le développement.

L'Organisation Internationale du Travail (O.I.T.) a fait, en 1998, la
promotion d'un rapport favorable à la légalisation de la prostitution dont
« la possibilité d'une reconnaissance officielle serait extrêmement utile
afin d'élargir le filet fiscal et couvrir ainsi nombre d'activités
lucratives qui y sont liées » (5). On admet ainsi carrément que la
prostitution a pris les dimensions d'une industrie et contribue,
directement ou indirectement à l'emploi, au revenu national et à la
croissance économique des pays!

La prostitution constitue une des formes les plus violentes de l'oppression
collective des femmes et, à part de rares exceptions, elle est toujours
sous le contrôle coercitif des proxénètes (6). Dès lors, peut-on invoquer,
comme un droit humain, celui de disposer de son propre corps dans des
conditions qui contreviennent si explicitement au respect de la dignité et
de l'intégrité de la personne, reconnu par la Convention pour la répression
de la traite des êtres humains et de l'exploitation de la prostitution
d'autrui, adoptée le 2 décembre 1949 par les Nations-Unies ?
Les nombreux témoignages de prostituées, qui ont brisé la loi du silence,
montrent qu'elles sont constamment en butte aux humiliations de toutes
sortes, aux vols, aux agressions physiques et sexuelles, quand ce n'est pas
à la roulette russe des rapports sans préservatifs. « J'avais peur,
consciente que la situation pouvait déraper à tout moment », dit Mylène,
prostituée québécoise (7). Ce ne sont certes pas tous les hommes qui sont
violents mais, fondamentalement, ce qu'ils achètent, c'est le pouvoir de
l'être impunément. « Les filles battues qui ne portent pas plainte ont
intégré le message que la société leur renvoie : la prostitution, c'est un
package deal il faut encaisser, même l'inacceptable (8)». Combien de temps
encore confondra-t-on systématiquement le droit des hommes avec les Droits
de l'Homme?

         Le courant pour la libéralisation totale de la prostitution cherche
actuellement à discréditer les féministes qui s'y opposent en qualifiant
leur discours de moralisateur et en les accusant de victimiser et de
stigmatiser les prostituées. Ce ne sont pourtant pas elles qui sont
responsables des conditions de travail des prostituées et de l'hostilité
des gens qui voient leur milieu de vie transformé en marché ouvert de
femmes et de drogues. Parce qu'on n'est pas arrivé à extirper les causes
d'un problème, faut-il en légitimer les conséquences ?

Pistes d'action

Pas une femme ne peut rester indifférente face à un problème qui, en bout
de ligne, nous concerne et nous atteint toutes. Il est clair que la
libéralisation de la prostitution, tant des proxénètes que des clients,
réclamée par Stella, ne saurait constituer une véritable alternative à la
misère croissante des prostituées mais serviraient à les y enfoncer plus
inexorablement encore.

Il en est de même d'ailleurs de la proposition de retour aux maisons
closes, préconisée par le Bloc québécois. Cette solution ferait de l'État
le principal proxénète de la même façon qu'il a remplacé ici la mafia dans
les casinos. L'exemple de la Hollande montre que la légalisation
institutionnalise et légitime « l'industrie » du sexe, camoufle les
proxénètes en contremaîtres et entrepreneurs légaux, et rationalise la mise
en marché des prostituées au plan local et transnational.

Le seul espoir réside dans l'exemple de la Suède qui, depuis 1999, a
promulgué une loi criminalisant non plus les prostituées, mais les
proxénètes et les clients. Cette politique a permis de diminuer de moitié
le nombre de prostituées, même si elle n'a pas encore réussi à enrayer
complètement la prostitution clandestine. Le gouvernement suédois continue
toutefois de poursuivre ses efforts en injectant sans cesse de nouvelles
sommes pour la désintoxication, la réinsertion des prostituées et la
responsabilisation des clients. Il est aussi encourageant de noter que le
Lobby Européen des Femmes, constitué d'environ 3500 groupes, a pris
position en faveur de l'adoption par leurs gouvernements d'une politique
similaire à celle de la Suède (9).

Au Québec, il y a un consensus pour que tous les niveaux de gouvernement
cessent de traiter les prostituées comme des criminelles et leur
fournissent l'accès aux services sanitaires, sociaux, judiciaires et
policiers qu'elles réclament. Là où il y a débat, c'est sur la
criminalisation des clients, les proxénètes tombant déjà, bien que de façon
très laxiste, sous le coup de la loi au Canada.

Le Québec pourrait s'inspirer de l'expérience suédoise et de villes comme
Toronto et Vancouver qui cherchent à fournir aux prostituées l'aide et la
protection dont elles ont besoin, à mettre en place des moyens de
résistance aux proxénètes et aux dealers (souvent les mêmes), de dissuasion
et de sensibilisation des clients. L'abolition de la prostitution est une
action à long terme qui suppose la remise en question des rapports sociaux,
économiques et sexuels de domination ainsi que des mesures immédiates pour
combattre la pauvreté et la violence envers les femmes.

« Pour s'en sortir, dit l'ex-prostituée Agnès Laury, il faut la volonté
inébranlable de ne plus retourner sur le trottoir, être aidée et surtout
totalement coupée du milieu » (10). Bref, passer du statut de victime à
celui de « survivante », de femme qui n'accepte plus et se bat. Il est
grand temps de briser le silence sur le rôle de l'acheteur de services
sexuels en se demandant si ce n'est pas le droit et le pouvoir
discrétionnaire aux sévices sexuels qu'il achète. Il s'agit non pas de
puritanisme, mais d'une question éthique fondamentale concernant la
marchandisation de l'humain. Au lieu d'invoquer le libre choix de vendre
son corps, ne faudrait-il pas plutôt en appeler au principe d'humanité, à
une limite librement consentie, comme on l'a fait pour l'inceste et
l'esclavage, face à la mise en marché tant de la sexualité que de la
reproduction?

Notes :
1 Françoise Guénette, entrevue avec Gunilla Ekberg, « Le modèle suédois »,
Gazette des femmes, mars-avril 2002, Vol. 23, no 6.
2 Jeanne Cordelier, La dérobade, Paris, Hachette, 1976.
3 Agnès Laury, Le cri du corps,. Paris, Pauvert, 1981.
4 Conseil du statut de la femme, La prostitution : profession ou
exploitation ? Une réflexion à poursuivre, juin 2002.
<http://www.csf.gouv.qc.ca>
5 Lin Lean Lim, The Sex Sector : The Economic and Social Bases of
Prostitution in Southeast Asia, Genève, Organisation internationale du
travail (OIT), 1998.
Janice Raymond, Legitimating prostitution as sex work : UN Labor
Organization (ILO) calls for recognition of the sex industry, 1998,
<http://www.hartford-hwp.com/archives/26/119.html>
6 Delphine Saubaber, «Paroles d’anciennes», L’Express, 22.08.02.
7 < http://www.canoe.qc.ca/artdevivresociete/juin20_prostitution_a-can.html
8 Ibid.
9 Françoise Guénette, entrevue avec Gunilla Ekberg, « Le modèle suédois »,
Gazette des femmes, mars-avril 2002, Vol. 23, no 6.
10 < http://membres.lycos.fr/survivantes/ > 




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