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(fr) La crise ivoirienne

From Patsy <patsy.cht@wanadoo.fr>
Date Wed, 30 Oct 2002 09:59:01 -0500 (EST)


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   A G E N C E  D E  P R E S S E  A - I N F O S
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Pour mieux comprendre l1actuelle crise politique ivoirienne, je vous propose
de revenir sur les événements qui ont secoué cet ancien fleuron de la
Françafrique depuis 1999. En décembre de cette année-là, les Ivoiriens ont
vécu le premier coup d'Etat de leur histoire. Le 21, de jeunes mutins ont
investi radio, télévision et aéroport international pour protester contre
leur situation économique. Du côté du pouvoir, le président Henri Konan
Bédié est persuadé que les mutins regagneront leurs casernes avec
l'assurance d'une bienveillante attention portée à leurs revendications.
Mais le 24, les soldats font appel au Général Robert Gueï pour défendre
leurs intérêts. L'affaire, alors, ne traîne pas : celui-ci destitue
immédiatement le président Bédié et annonce la création d'un comité de salut
public. Bédié, isolé, se résout à l1exilS<caron> auprès de son vieil ami Jacques
Chirac.
L'arrivée au pouvoir du général Gueï a rassuré au départ. Beaucoup pensaient
que ce vieux militaire allait remettre un peu d'ordre dans une maison
chahutée par la controverse entre le président Bédié et son opposant
Alassane Ouattara, le premier accusant le second de ne pas être Ivoirien,
mais Burkinabé afin de l1écarter de la course aux présidentielles.
Mais voilà, en mai 2000, Robert Gueï propose une nouvelle constitution,
adoptée par référendum, dans laquelle il est stipulé que tout candidat doit
« être Ivoirien, de père ET de mère eux-mêmes ivoiriens ». En clair : Robert
Gueï entend lui aussi interdire à Ouattara le droit de postuler à la
magistrature suprême.
Dans la foulée, la Cour suprême éjecte de la compétition électorale 14 des
19 prétendants, dont Alassane Ouattara mais aussi Emile Constant Bombet,
nouvelle tête de file de l'ancien parti au pouvoir. Le terrain est donc
libéré pour le Général Gueï et le seul et unique opposant qui ait encore du
poids : Laurent Gbagbo, du Front populaire ivoirien.
La suite est connue : un taux de participation très faible, une commission
nationale électorale qui tarde à rendre public les résultats, Gueï et Gbagbo
qui se proclament vainqueurs, et une forte agitation dans les rues.
Finalement, en octobre 2000, on apprend que Gueï a déserté la capitale et
laissé la place libre à un Laurent Gbagbo qui s'affiche dès lors comme le
nouveau président de la Côte d'Ivoire.
Laurent Gbagbo est donc un président mal élu. Opposant "historique" sous
Houphoüet-Boigny, il sait que sa victoire n1est due qu1à la réforme
constitutionnelle qui a entraîné la "disqualification" d'Alasane Ouattara.
Nous y reviendrons.

Tentons pour l1heure d'analyser les causes et raisons de ce putsch de Robert
Gueï.
- Primo, comme bon nombre d1anciennes colonies, la Côte d'Ivoire dépend en
grande partie de quelques productions agricoles, surtout le cacao dont il
assure près de la moitié de la production mondiale. Le démantèlement par la
Banque mondiale de la caisse de stabilisation qui assurait la régulation de
la filière a fait plonger les cours. De plus, le pays a eu à subir quelques
calamités naturelles qui ont entraîné de mauvaises récoltes.
- Deusio : la corruption. Rappelez-vous que le si "vénérable"
Houphouët-Boigny s'était construit une cathédrale somptueuse à Yamoussoukro
avec ses sous personnels ! En fait, depuis l'Indépendance, la Côte d'Ivoire
est un paradis pour l'élite ivoirienne et ses amis français et Libanais. On
y achète et on y vend de tout, de l'avouable et de l'inavouable, des
matières premières comme de la drogue ; on y blanchit les narco-dollars dans
des hôtels et des casinos. Bédié n'a fait que poursuivre l'|uvre
d1Houphoüet-Boigny bien connu pour avoir puisé dans la "rente cacao" pour
assurer son train de vie et s1acheter une clientèle politique. Seulement,
aujourd'hui, les temps ont changé. Depuis 1998 le pouvoir ivoirien était
jugé trop corrompu et incapable par les bailleurs de fonds.
- Tertio : la crise politique. Après le décès d1Houphoüet-Boigny en 1993,
Bédié, président de l1Assemblée nationale, hérita du pouvoir pour deux
années. En 1995 le scrutin  présidentiel, boycotté par l1essentiel de la
classe politique, permit à Bédié d1être élu avec 95% des voix. Mais c1est
lui-aussi un président mal-élu et peu respecté. En cette année 1999, il sait
que son opposant Alassane Ouattara, ancien haut fonctionnaire du Fonds
monétaire international, jouit auprès des bailleurs de fonds d'une bonne
réputation et est capable de fédérer autour de lui les autres forces
politiques du pays, minoritaires et donc avides de grimper sur les
strapontins que lui refusent le parti au pouvoir, le Parti démocratique de
Côte d'Ivoire. Il s1est donc employé à le liquider politiquement en
l1accusant de ne pas être Ivoirien, mais Burkinabé, donc une sorte d1agent
de l1étranger ! Parallèlement, il a fait expulser en masse les "immigrés"
burkinabés et promulgué une nouvelle législation foncière privant du droit
de propriété les non-nationaux, ce qui, en période de crise, rassure les
paysans ivoiriens. 
Revenons maintenant à la victoire de Gbagbo : une fois arrivé au pouvoir,
Laurent Gbagbo s1est vite aperçu qu1il ne pouvait gouverner sans alliance.
Il proposa donc à ses anciens adversaires de participer à un « gouvernement
d1ouverture ». Avec le Rassemblement des républicains de Ouattara, cela ne
fut pas aisé puisque dans un passé récent, des affrontements très violents
avaient eu lieu entre partisans des deux bords. La base sociale de Laurent
Gbagbo, les paysans du sud-ouest ivoirien était très favorable à ce que les
paysans burkinabés et maliens retournent dans leur pays et libèrent ce
faisant des terres pour leurs plantations. Gbagbo s1était d1ailleurs bien
gardé de critiquer les discours racistes et ethno-nationalistes lancés par
les troupes de l1ancien président Bédié. En fait c1est la délivrance par la
justice en juin dernier d1un certificat de nationalité à Alassane Ouattara,
né en Côte d1Ivoire en 1942 mais ayant passé toute sa jeunesse au
Burkina-Faso chez son père, qui fut l1élément déclencheur de l1entrée du
Rassemblement des Républicains dans le gouvernement Gbagbo. Avec Robert Gueï
et sa formation politique, l1UDPCI, cela ne fut guère plus aisé. L1accord
n1a guère duré longtemps puisqu1une semaine avant cette mutinerie/coup
d1état de septembre 2002, l1UDPCI a claqué la porte du gouvernement.
Par contre, cela se fit sans trop de problème avec l1ancien parti unique, le
Parti démocratique de Côte d'Ivoire. Celui-ci, discrédité par les errements
de Bédié (faillite économique et politique, corruption structurelle...), ne
pouvait que trouver intérêt à se repositionner dans le jeu politique
ivoirien en nouant une alliance avec le FPI. Le FPI offre l'image du
renouveau, de l'alternance politique marquée à gauche ; le PDCI, lui, offre
son appareil politique et ses réseaux construits durant plusieurs décennies
de pouvoir. Pour l1heure, le PDCI se satisfait très bien d1exister dans
l1ombre de Gbagbo.
Mais voilà, la vie politique ivoirienne est loin d1être un long fleuve
tranquille. Tout ce petit monde participait certes à un gouvernement d1unité
mais ne perdait pas une occasion de régler ses comptes.  Car on aurait tort
de faire de l'actuel conflit un conflit ethnique. Et ce pour plusieurs
raisons : c'est d'abord et avant tout un conflit entre les élites
ivoiriennes pour le contrôle du pouvoir, c'est-à-dire un contrôle des flux
d'argent ; c'est ensuite un conflit entre régions plus qu'entre " ethnies "
dans lequel les politiciens du Sud du pays, zone de plantation longtemps
prospère, s'érigent en défenseurs de la nation ivoirienne face à un Nord
perçu comme profondément ambigu. D'un côté, aucun Sudiste ne peut nier la
participation de nombreux  Nordistes à ce qu'on a appelé le miracle
ivoirien, au point que le Dioula est devenu la langue principale du pays
après le français ; de l'autre, pour les Sudistes, tout Nordiste est un
étranger en puissance, un représentant de ce " Grand Nord " un peu
mystérieux, musulman plutôt que chrétien, ouvert aux migrations sahéliennes
; c'est enfin un conflit dans lequel la dimension religieuse peut également
jouer un rôle entre un Sud pagano-chrétien et un Nord dominé par l'Islam.

Mais que s1est-il donc passé en ce mois de septembre 2002 ? Une mutinerie,
une tentative de putsch commandité ou non par l1étranger comme le clame
Gbagbo ? Difficile de le savoir et n1attendez nulle révélation de ma part !
Alors, que savons-nous ?
- Primo : nous savons que depuis deux années, militaires, policiers et
gendarmes se comportent en terrain conquis à Abidjan et ailleurs. Le racket
atteint de telles proportions que certaines professions, telles les taxis,
ont fait grève en signe de protestation ! En clair, l1actuel gouvernement ne
contrôle plus les forces armées, des forces armées qui sont elles-mêmes
traversées par les mêmes tensions que la société ivoirienne. Il faut savoir
que sous le règne d1Houphoüet-Boigny, l1armée ivoirienne était ridicule.
Seule la gendarmerie disposait d1une réelle force de frappe. Ce n1est qu1au
début des années 1990 que le « vieux » a doté le pays d1une véritable armée.
Depuis, les effectifs de ces forces armées ont augmenté, sans que les
caisses de l1armée ne puissent assurer sans problème leurs équipements et
leurs salaires. L1hypothèse d1une simple mutinerie (à caractère social et
politique) qui aurait dégénéré par la suite n1est donc pas à écarter. Le
fait que les mutins se soit replié dans le Nord du pays ne doit rien au
hasard, car ils savent que là-bas, ils trouveront une population de
confession musulmane qui n1apprécie guère Laurent Gbagbo.
- Deusio : en janvier dernier, un putsch aurait été évité. Un homme
d1affaires et quelques militaires ont d1ailleurs été condamnés à de lourdes
peines de prison en juin dernier. Le gouvernement avait aussitôt montré du
doigt le Mali et le Burkina voisins comme responsables. Ces deux pays
n1apprécient évidemment pas les discours, voire les meurtres dont sont
victimes leurs ressortissants en Côte d1Ivoire. Ils préféreraient
certainement que Ouattara, un « Nordiste », musulman, soit au pouvoir. Mais
de là à les voir organiser un coup d1Etat, il y a un pas que je ne
franchirai pas. Cependant il est avéré que les mutins ont reçu le renfort
d1anciens militaires ivoiriens (déserteurs et autres) réfugiés au
Burkina-Faso.
- Tertio : l1hypothèse suivante ferait de Robert Gueï, ancien putschiste,
l1instigateur de cette mutinerie. C1est tout du moins l1avis du gouvernement
Gbagbo. Et comme Gueï a été liquidé par les troupes loyalistes, cela risque
rapidement de devenir la version officielle.
- Enfin, une dernière hypothèse serait la suivante : des soldats mécontents
déclenchent une mutinerie dans l1espoir que Robert Gueï, comme en 1999,
deviennent leur leader ; Gbagbo, par peur ou par calcul, se saisit de cette
occasion pour liquider Robert Gueï qu1il sait être capable de fomenter un
coup de force, voire même liquider Ouattara (celui-ci a d1ailleurs préféré
la sécurité de l1Ambassade de France à la protection que lui proposait le
gouvernement !). En tout cas, Gbagbo pointe du doigt le véritable
instigateur de cette crise majeure : le Burkina-Faso, au risque de provoquer
de nouvelles flambées de violence raciale dans tout le pays. Les discours
nationalistes enflammés dont il nous a gratifiés il y a une semaine montrent
aussi qu1il joue son avenir personnel sur cette affaire : en éliminant Gueï
et en pointant du doigt le Burkina du président Blaise Compaoré, pays dans
lequel Ouattara a de forts liens familiaux, Gbagbo se place en seul
véritable défenseur de la nation ivoirienne et de « l1ivoirité », d1autant
plus si les mutins reçoivent l1aide de la population du nord du pays chez
laquelle ils se sont repliés. Pour un homme disposant d1une base sociale et
de réseaux réduits, ce putsch ou simili-putsch est à mon sens une aubaine
politique.
Quant à l1armée française, difficile de savoir ce qu1elle fait réellement
sur le terrain. Il y a ce que la presse raconte mais dès qu1il s1agit de la
Françafrique, il faut toujours se méfier de ce que racontent les
journalistes... Apparemment, elle se contente de n1être qu1une force
d1interposition entre les mutins  et le pouvoir en place, d1autant plus que
ses « partenaires » (américains bien sûr, mais également européens)
n1apprécient guère si elle se lançait dans une opération « Turquoise bis ».
Elle n1a certainement pas envie que la Côte d1Ivoire s1enfonce dans une
guerre civile meurtrière ou se lance dans un conflit régional avec le
Burkina-Faso, autre pays « ami ». Reste que le chemin vers la «
normalisation » risque d1être particulièrement long et épineux parce que la
misère, la porosité des frontières et l1absence de perspectives pour les
jeunes seront les meilleurs agents recruteurs pour les va-t1en-guerres de la
région.

Patsy

Texte extrait de l'émission "Le monde comme il va" - octobre 2002
Radio Alternantes FM - tous les jeudis de 18h40 à 19h

www.alternantes.fr.fm





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