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(fr) Black blocs, Tute Bianche et zapatistes dans le mouvement antimondialisation (2)

From worker-a-infos-fr@ainfos.ca
Date Sun, 24 Feb 2002 06:01:12 -0500 (EST)


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Black blocs, Tute Bianche et zapatistes dans le mouvement antimondialisation


[2e partie]

4. La longue marche des Tute Bianche

"Ils savaient ce qu'on voulait faire et auraient pu nous permettre de 
pénétrer dans la zone rouge. Mais la vérité, c'est que ce sont les gendarmes 
qui ont tout foutu en l'air." Luca Casarini, Il Nuovo (27.8.2001)

"Que t'aies donné ta parole, ça ne compte pas. Ce qui compte, c'est à qui tu 
l'as donnée." Dutch - Ernest Borgnine, dans le film La Horde sauvage, de Sam 
Peckinpah (1969)

Les Tute Bianche aiment à se présenter comme un mouvement de type nouveau, 
créatif, non violent. Bien qu'ils viennent d'expériences opéraïstes et 
ultraléninistes plutôt truculentes (dont l'œuvre de Toni Negri est 
l'expression théorique), ils rejettent à présent l'idée de conquête du 
pouvoir, refusent les modèles monolithiques et se disent influencés par les 
zapatistes mexicains et, plus précisément, par le sous-commandant Marcos. 
Or, cette image est fausse. Car, au-delà des apparences, les Tute 
ressemblent plus à un parti traditionnel avec son leader – qu'on appelle 
maintenant porte-parole –, une séparation nette entre dirigeants et 
exécutants, une idéologie qui s'éloigne de plus en plus de la pratique, un 
travail raffiné de lobbying institutionnel et même des candidats aux charges 
électives dans les administrations municipales et régionales. Les Tute 
Bianche sont-ils des violents ou des non-violents ? Disons qu'ils défendent 
violemment la cause de la non-violence. Les black blocs s'attaquent à la 
propriété, mais les Tute, eux, préfèrent cogner sur la tête de ceux qui 
enfreignent leurs règles. En outre, malgré l'antipathie qu'ils ont souvent 
manifestée en Italie pour les libertaires et leurs idées, à l'étranger ils 
cultivent une réputation d'anarchistes. Au Mexique, où ils ont fait pas mal 
de tapage, ils sont considérés comme des irresponsables. Et en Italie, ils 
ont réussi à jeter le discrédit sur la tentative, noble au départ, de créer 
un mouvement néozapatiste interne. Ces paradoxes sont faciles à expliquer. 
La pratique des Tute Bianche est née au sein de l'association Ya Basta, 
issue en 1996 de l'alliance des centres sociaux telle que définie dans la 
"charte de Milan" et regroupant les centres Pedro de Padoue, Rivolta de 
Mestre, Leoncavallo de Milan, Corto Circuito et Forte Prenestino de Rome, 
Zapata et Terra di Nessuno de Ligurie et quelques autres. Nés d'expériences 
locales dans les années soixante-dix, dans la mouvance généralement connue 
sous le nom d'"autonomie ouvrière", les centres sociaux (souvent mentionnés 
sous le sigle CSOA, où le O signifie "occupé" et le A "autogéré") ont 
constitué en leur temps de véritables îlots de vie sociale alternative 
arrachés à la grisaille des ghettos métropolitains et fait preuve d'une 
certaine capacité de résistance au reflux des années quatre-vingt. Ajoutons 
qu'il ne s'est jamais agi d'une réalité homogène, mais plutôt d'une série 
d'expériences locales ayant pris au fil du temps des orientations diverses – 
et parfois contradictoires. Au début des années quatre-vingt-dix, une partie 
d'entre eux ont pris la décision, abondamment critiquée, d'établir des 
rapports de collaboration avec les autorités et les administrations locales, 
dans le but de légaliser la possession des édifices, d'obtenir une 
reconnaissance institutionnelle et d'accéder aux financements publics. Notre 
intention n'est pas de lancer des anathèmes à ce propos ni d'entrer dans le 
détail d'une histoire complexe et accidentée. Car, de toute manière, la 
question n'est pas : négocier ou pas avec l'Etat, mais : comment et pourquoi 
négocier. Au Mexique, par exemple, les zapatistes ont montré qu'il était 
possible de le faire sans déroger à deux principes fondamentaux : autonomie 
et transparence. Côté italien, la profonde fracture qui s'était dessinée, 
parmi les centres sociaux, entre adversaires et partisans de la négociation 
s'est trouvée en partie colmatée sous l'effet, précisément, de l'énorme 
vague d'enthousiasme suscitée par la rébellion des indigènes mexicains. Le 
1er janvier 1994, il est apparu possible de repartir de zéro en construisant 
un nouveau grand mouvement, non plus sur le modèle de la solidarité (comme 
cela s'était produit dans les années quatre-vingt en faveur de l'Amérique 
centrale), mais sur celui, bien plus passionnant, de l'engagement et du 
partage. Il y eut alors une étape unitaire, de courte durée, dont le point 
culminant fut la 1re Rencontre intercontinentale pour l'humanité et contre 
le néolibéralisme qui se tint au Chiapas, en août 1996, à l'invitation du 
sous-commandant Marcos. Cette rencontre peut être considérée comme l'acte de 
baptême de l'actuel mouvement contre la mondialisation. Les problèmes 
commencèrent quand, suite à la proposition zapatiste d'organiser une 
deuxième rencontre en Europe, on se mit à débattre des modalités de ce 
nouveau rendez-vous. Les futurs Tute Bianche fondèrent alors l'association 
Ya Basta, proposant d'organiser la rencontre à Venise avec le soutien de la 
municipalité (dont le maire, Massimo Cacciari, n'était certes guère proche 
des zapatistes ni même sensible au problème des immigrés clandestins) et 
celui de Refondation communiste (qui alors soutenait le gouvernement 
néolibéral de l'Olivo) et du Manifesto. Le voyage au Chiapas de Bertinotti (3)  
et de quelques représentants du CSOA Corto Circuito de Rome – organisé à 
grand renfort de publicité en janvier 1997 – scella la nouvelle alliance, 
les zapatistes n'étant à cet égard qu'un prétexte. Ce qui comptait vraiment, 
en effet, dans les dynamiques italiennes internes, c'était de pouvoir 
trouver un équilibre entre des forces très hétérogènes. Pour Refondation, 
parti qui a un œil rivé sur les mouvements et l'autre sur les sondages 
électoraux, il était vital de s'implanter dans ce grand réservoir de voix 
que sont les jeunes ; pour les centres sociaux, il était important de 
poursuivre leur longue marche dans les institutions. La coalition de 
l'Olivier, intronisée depuis peu grâce à l'addition des voix des 
ex-communistes et des ex-démocrates chrétiens, offrait tout à coup de 
nouvelles perspectives à l'opération. Pourtant, tant en Europe qu'en Italie, 
la formule vénitienne fut rejetée par le gros du mouvement au profit de la 
proposition des collectifs espagnols de rencontre autofinancée et 
auto-organisée dans cinq localités d'Espagne. Du coup, Refondation et Ya 
Basta choisirent la solution des rapports directs et privilégiés avec le 
commandant zapatiste, boycottant la rencontre espagnole au prétexte, fort 
significatif, que les organisateurs n'étaient… qu'un tas d'anarchistes, et 
envoyant au Chiapas l'adjoint au maire de Venise Gianfranco Bettin pour 
inviter les zapatistes à une rencontre concurrente, mise sur pied en toute 
hâte pour la fin septembre. Du coup, les membres de Ya Basta n'hésitèrent 
pas à s'autoproclamer "communautés zapatistes", ce qui donna lieu à de 
grotesques équivoques. C'est une chose, en effet, de se proclamer rebelle 
d'une communauté indienne à partir d'une pratique réelle de rupture et 
d'autonomie, c'en est une autre, bien différente, de s'autoproclamer 
"communauté" en tant que groupe sans que cela corresponde à rien 
d'authentique. Dans les mois qui suivirent, le Mexique resta au cœur des 
préoccupations de tous en Italie. Le massacre d'Acteal (22 décembre 1997) 
ouvrit une nouvelle phase unitaire dont le point culminant fut la grande 
manifestation de janvier à Rome : 50 000 personnes dans la rue pour 
protester contre la politique génocidaire du gouvernement mexicain. A 
l'initiative des collectifs qui avaient soutenu la rencontre en Espagne, une 
"Commission civile internationale pour l'observation des droits de l'homme" 
fut mise sur pied en février. La Constitution mexicaine prévoyant 
l'expulsion des étrangers qui s'ingèrent dans les affaires intérieures, elle 
dut avancer sur le fil du rasoir. Pour visiter les zones en guerre, comme le 
réclamaient haut et fort les communautés mayas touchées par la répression, 
il était nécessaire d'obtenir la permission des autorités, ce qui supposait 
des "négociations" exténuantes et d'évidentes restrictions. La prétention à 
jouer le rôle d'observateurs neutres était en soi une absurdité, mais, comme 
beaucoup de vies humaines étaient en jeu, cela en valait la peine. Et ce fut 
un succès. La commission, à laquelle participaient aussi certains membres de 
Ya Basta, réussit à interviewer des centaines de personnes et dressa un 
rapport détaillé qui fut d'une grande utilité pour tous ceux qui 
travaillaient sur le Chiapas. Quelques mois plus tard, en avril, Ya Basta 
retourna au Mexique, cette fois sans s'encombrer de la présence d'autres 
personnes. Tandis qu'en Italie sa politique de rapprochement avec le 
gouvernement de centre gauche avançait à grands pas, le Chiapas paraissait 
un terrain idéal pour laisser s'exprimer l'élan révolutionnaire dont sa base 
continuait à être porteuse. Le 6 mai 1998, 135 militants de l'organisation 
forcèrent un barrage tenu par cinq agents de la police des frontières, en 
pleine Selva Lacandona. Une nuée de journalistes fit alors irruption dans le 
village de Taniperla, l'un de ceux où les affrontements étaient les plus 
durs et où le groupe paramilitaire Movimiento Indigena Revolucionario 
Antizapatista (MIRA) terrorisait depuis longtemps la population civile. 
Après quelques bourrades et un ou deux incidents dramatiques, les militants 
de Ya Basta retournèrent à San Cristobal, non sans lâcher quelques 
déclarations incendiaires. Suivirent alors le rituel de l'expulsion et un 
grotesque voyage à Strasbourg à bord d'un avion loué par le gouvernement 
mexicain. On est en droit de se demander si les indigènes de Taniperla, qui 
vivaient un authentique drame, en ont tiré bénéfice. Sans compter que 
l'incident servit de prétexte à restreindre un peu plus la délivrance de 
visas aux observateurs. Mais l'objectif de Ya Basta était atteint : faire 
parler de soi et créer le scandale. Plus récemment, à l'occasion de la 
marche zapatiste de mars 2001, les Tute Bianche ont monopolisé le service 
d'ordre de l'EZLN, se comportant comme des Hell's Angels lors d'un concert 
et se montrant violents et autoritaires à l'égard des autres membres de la 
caravane. Ces prouesses mexicaines illustrent bien la duplicité du groupe : 
se montrer intransigeants et révolutionnaires à l'extérieur, tout en 
acceptant chez soi tous les compromis, y compris les plus déshonorants. 
L'idée même de la combinaison (tuta), endossée pour la première fois à Milan 
vers la fin de 1998, s'inspire explicitement des zapatistes. Les 
"invisibles" métropolitains s'habillent en effet de blanc de la même manière 
que les indigènes du Chiapas se couvrent le visage de noir : pour être vus. 
Pourtant, lorsque être retransmis dans les journaux télévisés, invités aux 
talk-shows et éventuellement stipendiés par certaines institutions devient 
le but du jeu, l'or des communautés se change en vulgaire plomb et les 
poétiques images des Mayas ("Marchons en nous questionnant", "armée de 
rêveurs"), en refrains creux et ennuyeux. Les manifestations elles-mêmes 
finissent, par souci de télégénie, par être mises au point avec la police et 
gérées comme de véritables performances théâtrales ("Guerriglia urbana ? Ma 
vi prego…", Il Manifesto, 1er février 2000). A Milan, certains sont même 
allés jusqu'à présenter comme une grande victoire la fermeture d'un camp de 
concentration pour immigrés déjà décidée par les autorités. Dans le cas du 
G8 de Gênes, bien que la poignée de main de Berlusconi soit bien moins 
rassurante que celle des gouvernements "amis" qui l'avaient précédé, il 
semble à présent avéré qu'il existait un accord plus ou moins explicite pour 
permettre au cortège des désobéissants (autre nom des Tute Bianche) de faire 
une percée symbolique dans la zone rouge au niveau de la place Verdi, suivie 
d'arrestations tout aussi symboliques, censées prendre fin dans la soirée. 
Mais l'ouragan de la nuit de jeudi imposa aux Tute de remettre au lendemain 
matin "la répétition générale" de l'assaut et donc de partir avec plus de 
deux heures de retard sur le tableau de marche. Comme pour Napoléon à 
Waterloo, la pluie allait se révéler fatale : avant que le cortège puisse 
enfin rejoindre l'endroit retenu, il se trouva confronté à "la violence de 
l'Histoire" (Marco d'Eramo, Il Manifesto, 24 juillet 2001). C'est ainsi que 
la longue marche franchit la ligne d'arrivée. Partis de la contestation 
totale et du frisson voluptueux du passe-montagne de négrienne mémoire, les 
Tute en sont venus à demander des remises de prix, des trains spéciaux, des 
avions et des hôtels pour aller contester, exactement comme les syndicats 
inféodés au pouvoir. Ce qui, dans leur langage, s'appelle "rapports de 
réalité avec les institutions". Pourtant, collaborer, ce n'est pas la même 
chose que négocier. On négocie lorsqu'on est différent, mais, quand on 
collabore, on est homologue. Casarini en était déjà bien conscient quand, le 
23 avril 1998, à une époque où il était encore peu connu, il déclarait au 
quotidien Il Gazzettino : "A partir de maintenant, l'Etat n'est plus 
l'ennemi à abattre, mais l'homologue avec lequel on doit discuter." Cette 
collaboration, qui a conduit le groupe à nouer tour à tour des relations 
avec Refondation, les Verts et le PDS, à se faire sponsoriser par de grandes 
entreprises, à présenter et parfois à faire élire des représentants aux 
conseils municipaux de Venise, Rome ou Milan, a maintenant dépassé toutes 
les bornes. A diverses reprises et dans divers endroits (Bologne, Aviano, 
Trévise, Rovigo, Rome, Venise, Padoue…), les Tute ont fait office de police, 
agressant physiquement des anarchistes, des autonomes ou de simples 
individus qui ne partageaient pas leurs consignes. Leur "bréviaire de la 
désobéissance civile" est d'ailleurs fort instructif à cet égard ; on y 
relève notamment les instructions suivantes : "7. Toute initiative doit être 
négociée avec les Tute Bianche. 8. Aucun lancement d'objet ou autre n'est 
autorisé sans l'accord des organisateurs. 11. Pendant la manifestation, 
aucune initiative personnelle ou de groupe ne doit être mise en pratique. 
12. On est prié de signaler aux Tute Bianche tout ce qui se passe." 
Exaspérés, certains camarades de la mouvance antagoniste ont, début juillet, 
diffusé anonymement un violent réquisitoire contre les Tute, sous le titre 
significatif de "Pompiers de la révolte" (liste ecn.org). Aujourd'hui, la 
véritable nature du groupe se dévoile. Après les événements de Gênes, 
certains Tute du CSOA Rivolta de Mestre sont allés jusqu'à agresser un 
groupe de personnes occupées à tenir un banquet de solidarité avec les 
prisonniers.


Un nouveau monde est possible : il suffit de s'y mettre. Nous-mêmes. 
Aujourd'hui.

Du plaisir de créer au plaisir de détruire, il n'y a qu'une oscillation, qui 
détruit le pouvoir. Raoul Vaneigem

Le 21 juillet, au lendemain de l'assassinat de Carlo Giuliani, les 300 000 
personnes qui défilaient à Gênes ont, malgré les risques évidents que cela 
comportait, répondu affirmativement à la question restée en suspens depuis 
Seattle : oui, ce mouvement existe ; comme le soulignaient les camarades de 
la revue Vis-à-vis, "il ne cherche de légitimation d'aucune sorte, il se 
contente d'imposer sa présence, de reprendre la parole, de mettre son refus 
en pratique". Et pourtant, cette force qui s'est exprimée avec tant de 
vigueur a fini par déboucher sur un conflit préoccupant entre les tendances 
qui coexistaient en elle au départ, ce qui soulève de graves interrogations 
quant à l'avenir. Contre ceux qui cherchent à tout prix l'unité, il nous 
faut prendre acte du fait que le mouvement a plusieurs âmes. Dès le début, 
on a vu s'y exprimer une âme pacifiste et une autre portée à l'action 
directe, avec une vaste gamme de variations intermédiaires. Cette dimension 
plurielle et cette multiplicité d'expressions internationales, ce pourrait 
être sa force. De Karnakata à la Thaïlande, de Seattle à Gênes, de la Selva 
Lacandona à Porto Alegre, le monde est aujourd'hui en émoi. "Nous croyons 
sincèrement, affirmait dans une interview récente le sous-commandant Marcos, 
qu'au niveau mondial nos "non" s'ajoutent simplement à ceux qui viennent du 
reste de la planète, alors que les "oui" restent à trouver. (…) Nous croyons 
que tous ces "oui" peuvent s'articuler en un seul corps mondial. Nous 
pensons même qu'il s'agit là d'une éventualité souhaitable. Bref, nous 
croyons qu'à la mondialisation doit s'opposer une nouvelle Internationale" 
(revue Linus, 6 juillet 2001). Le problème, c'est que si la tendance 
radicale n'aspire à exercer aucune forme d'hégémonie, admettant même 
ouvertement la possibilité d'autres approches, on ne peut en dire autant de 
la majorité, sinon de l'ensemble des pacifistes. Ceux-ci ont souvent 
criminalisé les premiers, en employant… la violence, la calomnie, voire la 
délation, pour des résultats souvent grotesques. Cela s'était déjà produit à 
Seattle, cela s'est répété à Gênes. Au directeur de Liberazione (le 
quotidien de Refondation communiste), Sandro Curzi, qui à la télé reprochait 
à la police de ne pas avoir agi préventivement contre les violents, un 
fonctionnaire a dû répondre embarrassé : "Docteur Curzi, nous ne sommes pas 
un Etat policier, ce que vous demandez, nous n'avons pas le droit de le 
faire." A tous ces gens-là, il est bon de rappeler l'avertissement d'Orwell 
: "Ce n'est pas entre violence et non-violence que passe la grande 
différence, mais entre avoir ou ne pas avoir le goût du pouvoir." (4)  Si la 
brillante intuition du grand écrivain anglais avait besoin d'une 
confirmation, la brève histoire de ce mouvement en est une. Ce n'est pas 
entre partisans ou adversaires de la violence, voire entre ceux qui 
cherchent des alternatives au capitalisme et ceux qui ne voudraient que 
l'améliorer ou en limiter les dégâts, qu'il y a véritablement conflit. Les 
calomnies et la grossière mauvaise foi qui transparaît dans les accusations 
lancées par certains porte-parole autoproclamés contre les personnes 
agissant de manière indépendante montrent bien que ce qui est en jeu, c'est 
le pouvoir. Il est grave de calomnier : les staliniens l'ont fait à 
Barcelone en 1937 et chaque fois qu'ils ont senti leurs intérêts menacés. 
N'oublions pas en outre que, comme le font remarquer les BB, la violence est 
inscrite en premier lieu dans les relations sociales. Qui, à Gênes, a été le 
premier à la déclencher ? Le gouvernement italien qui a transformé la cité 
en ville fortifiée ? Les multinationales qui, au nom du libre-échange, 
pillent l'humanité et la mère terre ? Les Etats qui les protègent ? Les 
black blocs ? Le gendarme qui a tiré ? Carlo Giuliani qui lui a jeté 
l'extincteur à la figure ? Quant à la non-violence, Gandhi déclarait 
lui-même que, tout en la considérant éthiquement et tactiquement supérieure 
à la violence, il n'en faisait pas un dogme et qu'en tout état de cause 
mieux valait être violent que lâche. La non-violence est une bonne chose, 
disait-il, à condition que ceux qui la pratiquent renoncent à une violence 
qu'ils auraient la force d'exercer. Et il ne s'agit certes pas là de la 
pratique de la souris qui fuit devant le chat. Aujourd'hui, la pratique de 
la non-violence court le risque de se voir appauvrie par des comportements 
domestiqués et condescendants. Si le mouvement doit croître, non-violence 
doit être synonyme non pas d'abstention, de neutralité ou, pire, de 
collaboration, mais de désobéissance, de détermination, d'action, de 
construction d'autre chose. Si l'aspect propositif de la violence de vandale 
pratiquée par les BB consiste précisément à mettre en crise la prétendue 
neutralité des relations sociales et à recentrer l'attention sur leur 
caractère historiquement précaire, chaque geste inscrit dans ce registre 
risque de rester prisonnier d'une négation symbolique de l'existant. "La fin 
ne justifie pas les moyens", se chargent de nous dire les zapatistes 
mexicains. "Ça fait deux siècles que nous le savons", répliquent les 
anarchistes, et ce n'est pas un hasard si le nombre de drapeaux rouge et 
noir ne fait que croître dans tous les rendez-vous du mouvement. Avec ou 
sans violence, l'essentiel est que chacun se fixe une stratégie et une voie 
; car la révolution c'est ça : déchaînement, libération des parcours, 
mouvement centrifuge et non centripète. En même temps, il n'est pas 
nécessaire de se fixer des objectifs ambitieux ni de se proposer de détruire 
le capitalisme pour être prêts, ici et maintenant, à lutter contre la 
barbarie néolibérale. Aujourd'hui, il n'y a plus de palais d'Hiver à 
prendre, et le vieux débat entre "révolutionnaires" et "réformistes" 
apparaît obsolète. Laissant de côté cette terminologie, beaucoup préfèrent 
se dire simplement "rebelles", mot qui souligne l'absence de programme 
élaboré au sens où l'entendent les vieux partis communistes. Et même pour ce 
qui concerne nos ennemis de longue date que sont le capitalisme et l'Etat, 
peut-être vaudrait-il mieux parler de mise à l'écart, de démission, de 
suffocation, d'abandon. C'est aux zapatistes que revient le mérite d'avoir 
attiré l'attention sur ces questions, et notamment sur la question du 
pouvoir. N'ont-ils pas répété à maintes reprises que gouverner ou siéger au 
Parlement ne les intéressait pas ? Ce qui les distingue des partis et des 
guérillas traditionnels, ce n'est pas l'usage (ou la mise à l'écart) des 
armes, mais la tentative de dépasser les vieux modèles, tant bolchevistes 
que sociaux-démocrates. Dépassement qui suppose de faire naître un nouveau 
terrain de lutte politique (ce qui n'est pas facile), mais sûrement pas de 
se transformer en groupe de pression ou en lobby. Il nous fait rigoler, 
Cassen, quand il annonce (La Repubblica du 20 août) rien de moins que 
l'adhésion imminente à Attac du sous-commandant Marcos, sans passe-montagne 
et en version "civile" (… et l'EZLN ?). Ainsi, le premier incendie 
révolutionnaire du XXIe siècle serait bientôt éteint par le chiffon mouillé 
de la taxe Tobin… Mais le plus drôle, c'est encore les déclarations de ce 
même Tobin qui, désavouant ses disciples, affirme être depuis toujours un 
fervent défenseur de la mondialisation et avoir en son temps proposé cette 
taxe… pour "favoriser le libre-échange" – dont, dit-il, "comme tous les 
économistes, je suis partisan". Attac et le groupe d'intellectuels réunis 
autour du Monde diplomatique sont aujourd'hui la dernière version de la 
vieille utopie social-démocrate en faillite. Ceux qui pensent résoudre le 
problème des pauvres en taxant les riches semblent oublier qu'ils fondent 
l'avenir sur la permanence de ces mêmes riches, de l'exploitation qui les 
produit, des productions assassines qui les nourrissent, de l'Etat qui 
garantit leur existence. Non, nous ne nous contenterons pas de faire des 
pétitions, nous ne deviendrons pas une ONG avec vote consultatif à l'ONU. A 
Seattle comme à Gênes ou dans la Selva Lacandona, autre chose était en jeu. 
"Un nouveau monde est possible : il suffit de s'y mettre. Nous-mêmes. 
Aujourd'hui" : voilà encore un des nombreux messages qui nous parviennent de 
la Selva Lacandona. Aujourd'hui, ce qui compte, c'est de créer des 
situations de rupture, d'ouvrir la voie à une vie sociale différente, de 
tisser des réseaux, d'encourager les rencontres, de favoriser l'autonomie 
des sujets. L'apport de tous est nécessaire. Celui des peuples indigènes, de 
leur civilisation, de leur capacité de résistance, est précieux ; le moment 
est venu de les écouter. Le mouvement est jeune et n'a pas encore 
d'objectifs bien définis. Peu importe, ils se clarifieront au moment 
opportun. En revanche, il est vital de ne pas répéter les erreurs du passé, 
d'apprendre à naviguer dans des eaux agitées, entre les ouragans de la 
répression et les ressacs institutionnels. L'heure est passionnante. Des 
organismes comme le FMI, la Banque mondiale ou le G8, qui jusque-là 
croyaient pouvoir agir sans être dérangés, sont maintenant sur la défensive 
et contraints d'organiser leurs sommets derrière des murs infranchissables 
et dans des lieux inaccessibles. Des accords qui étaient discutés dans le 
plus grand secret et à l'abri de la fureur populaire sont désormais soumis 
au débat public. Depuis Gênes, il n'y a plus beaucoup de monde pour penser 
que la mondialisation capitaliste promeut la démocratie et la redistribution 
des richesses. Pourtant, cet "état d'urgence", ce "moment du danger" 
réapparu avec tant de mal ne supporte pas la répétition. Ce serait une 
erreur de courir une fois de plus après messieurs les gouvernants en se 
calquant sur leur calendrier, pour simplement reproposer ce que Tony Blair a 
qualifié avec mépris de "cirque anarchiste itinérant". L'avenir des 
manifestations de rue lui aussi soulève de nombreuses interrogations. Le 
mouvement est de dimension internationale : cet état de fait, qui donne plus 
corps que jamais à cent cinquante ans de rêves et d'espoirs, impose à tous 
un grand saut qualitatif en termes d'organisation et de communication. Ceux 
qui ont vécu l'aventure des rencontres zapatistes de 1996 et 1997, qui ont 
tant contribué à nous conduire là où nous sommes, savent combien il en coûte 
d'efforts, même quand l'enthousiasme est de la partie, de communiquer avec 
des personnes qui ne se connaissent pas et ne parlent même pas la même 
langue. Le risque de l'incompréhension, comme celui de la réduction de tout 
raisonnement à l'état de slogan, nous guette en permanence. Le coup de bâton 
asséné par un BB sur la tête d'un camarade des Cobas, qui intervenait 
raisonnablement pour dire "Ne partez pas encore, attendez que tout le monde 
soit prêt", peut, n'en doutons pas, être, pour une bonne part, mis sur le 
compte de ce retard objectif. Une fois le terrain débarrassé des calomnies, 
le plus urgent des problèmes à résoudre reste : comment concilier la 
violence offensive de certains avec la non-violence de beaucoup d'autres ? 
Quoi qu'en disent les calomniateurs, les black blocs ne semblent pas portés 
au suicide, mais il ne leur sera pas toujours possible à l'avenir de faire 
comme à Washington ou à Québec. Gênes témoigne déjà d'un saut qualitatif 
dans la stratégie répressive. Le choix fait par les forces de répression de 
concentrer leurs attaques sur les manifestants pacifistes a porté ses fruits 
et il est facile de prévoir qu'elles le referont, poussant ceux qui n'ont 
pas envie ou pas les moyens de se battre à se retirer et imposant à tous le 
terrain de l'affrontement militaire, sur lequel nous ne pourrons plus 
longtemps jouer à la hausse, quand bien même nous le voudrions. Certains 
reproposent la solution du service d'ordre, vieux fléau qui, outre la 
désagréable identification aux forces de répression en uniforme qu'il 
suggère, est profondément étranger à un mouvement qui tire sa force du 
désordre, des innombrables approches de la créativité individuelle. Ne nous 
faisons pas d'illusions sur l'orientation politique des gouvernants. A 
Göteborg, un gouvernement social-démocrate a ordonné de tirer sur les 
manifestants et à Gênes un gouvernement postfasciste a fait un mort. A 
Paris, en août, les CRS de Jospin et Chirac ont arrêté, relevé l'identité et 
maltraité des manifestants pacifiques qui protestaient contre les 
agissements de Gênes. Tout le monde doit bien comprendre, y compris ceux 
qui, pour mille raisons tout à fait légitimes, n'ont aucune envie de 
militariser leur action ni d'opposer le bâton à la matraque ou le cocktail 
Molotov aux grenades lacrymogènes, qu'il arrive un moment où la voie de 
l'autonomie individuelle et collective mène inévitablement à l'affrontement 
avec le pouvoir et sa violence, et que cela a souvent des conséquences 
tragiques. De leur côté, les "violents", auxquels on ne peut refuser la 
possibilité de présenter librement leurs tactiques et leurs points de vue, 
doivent affiner, perfectionner, graduer la portée de leurs actions pour 
mieux préserver la vie et la liberté de tous. De même que l'aliénation ne 
peut être combattue par des formes aliénées, la violence stupide des 
puissants ne peut être mise en échec par autre chose qu'une forme ou une 
autre d'"antiviolence", dont les modalités restent encore pour une bonne 
part à inventer, avec la collaboration de tous. Tout l'avenir de ce 
mouvement est là : ses âmes doivent apprendre à agir de façon fraternelle. 
Faute de quoi, une fois de plus, nous aurons perdu une occasion…

Paris, août-septembre 2001

CLAUDIO ALBERTANI (traduit de l'italien par Nicole Thé)


Je remercie les camarades du Comité de solidarité avec les peuples du 
Chiapas en lutte, de Paris, ainsi que mon vieil ami et complice Paolo 
Ranieri, témoin passionné des événements de Gênes.


(3) Secrétaire du Parti de la Refondation communiste (PRC).

(4) In Inside the Whale and Other Essays (Dans le ventre de la baleine et 
autres essais), Penguin Book, 1962, p. 118.


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