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{Info on A-Infos}
(fr) Le theatre du Bien et du Mal
From
Worker <a-infos-fr@ainfos.ca>
Date
Wed, 10 Oct 2001 07:53:19 -0400 (EDT)
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A G E N C E D E P R E S S E A - I N F O S
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[Texte repris de la liste de débat [unité-libertaire]]
Le théâtre du Bien et du Mal - par Eduardo Galeano (1)
Dans la lutte du Bien contre le Mal, c'est toujours le peuple qui compte ses
morts.
Les terroristes ont tué des travailleurs de cinquante pays, à New York et à
Washington, au nom du Bien contre le Mal. Et au nom du Bien contre le Mal,
le président Bush a juré vengeance: "Nous allons éliminer le Mal de ce
monde", a t-il annoncé.
Eliminer le Mal? Que serait le Bien sans le Mal? Il n'y a pas que les
fanatiques religieux qui aient besoin d'ennemis pour justifier leur folie.
Mais l'industrie de l'armement et le gigantesque appareil militaire des
Etats-Unis ont également besoin d'ennemis pour justifier leur existence.
Bons et méchants, méchants et bons: les acteurs changent de masques, les
héros deviennent des monstres et les monstres des héros, selon les exigences
de ceux qui écrivent le drame.
Il n'y a rien de nouveau dans cela. Le scientifique allemand Werner von
Braun était méchant lorsqu'il inventa les fusées V-2 qu'Hitler largua sur
Londres, mais il devint gentil lorsqu'il mit son talent au service des
Etats-Unis. Staline était gentil durant la Seconde Guerre Mondiale et
méchant après, lorsqu'il commença à diriger l'empire du Mal. Dans les années
de la guerre froide, John Steinbeck écrivit: "Peut-être le monde entier a
t-il besoin de Russes. Je parie que la Russie aussi a besoin de Russes.
Peut-être les appellent-ils Américains." Ensuite, les Russes devinrent
gentils. Maintenant, Poutine dit aussi: "Le Mal doit être puni".
Saddam Hussein était gentil comme l'étaient les armes chimiques qu'il
employa contre les Iraniens et les Kurdes. Puis il devint méchant. Il
s'appelait déjà Satan Hussein lorsque les Etats-Unis, qui venaient d'envahir
Panama, envahirent l'Irak parce que l'Irak avait envahi le Koweït. Bush Père
prit à sa charge cette guerre contre le Mal. Avec l'esprit humanitaire et de
compassion qui caractérise sa famille, il a tué plus de cent mille
Iraquiens,en majorité des civils. Satan Hussein continue d'être où il était,
mais cet ennemi numéro un de l'humanité a rétrogradé à la place d'ennemi
numéro deux. Le fouet du monde s'appelle maintenant Osama Bin Laden.
La CIA lui a appris tout ce qu'il sait en matière de terrorisme : Bin Laden,
aimé et armé par le gouvernement des Etats-Unis, était l'un des principaux
"guerriers de la liberté" contre le communisme en Afghanistan. Bush Père
occupait la vice-présidence lorsque le président Reagan a dit que ces héros
étaient "l'équivalent moral des Pères Fondateurs de l'Amérique". Hollywood
était d'accord avec la Maison Blanche. Il y fut tourné Rambo 3: les Afghans
musulmans étaient les bons. Ils sont maintenant les mauvais, au temps de
Bush fils, treize ans après.
Henry Kissinger fut parmi les premiers à réagir devant la récente tragédie.
"Ceux qui apportent appui, financement et inspiration aux terroristes sont
aussi coupables qu'eux", condamna t-il par ces paroles que le président Bush
répéta des heures plus tard.
S'il en est ainsi, il faudrait commencer par bombarder Kissinger. Il se
trouverait coupable de beaucoup plus de crimes que ceux commis par Bin Laden
et par tous les terroristes du monde. Et dans beaucoup plus de pays: il a
été au service de plusieurs gouvernements des Etats-Unis, apportant "appui,
financement et inspiration" au terrorrisme d'Etat en Indonésie, Cambodge,
Chypre, Iran, Afrique du Sud, Bangladesh et dans les pays sud-américains qui
ont souffert de la guerre sale du Plan Condor.
Le 11 septembre1973, exactement 28 ans avant les événements d'aujourd'hui,
il avait incendié le palais présidentiel du Chili. Kissinger avait anticipé
l'épitaphe de Salvador Allende et de la démocratie chilienne, en commentant
les résultats des élections: "Nous ne pouvons pas accepter qu'un pays
devienne marxiste à cause de l'irresponsabilité de son peuple."
Le mépris pour la volonté populaire est une, parmi tant d'autres, des
similitudes existant entre le terrorisme d'Etat et le terrorisme privé. Pour
prendre un exemple, l'ETA, qui tue des gens au nom de l'indépendance du Pays
Basque, dit par l'intermédiaire d'un de ses porte-parole : "Les droits n'ont
rien à voir avec les majorités et les minorités".
Le terrorisme artisanal et celui à haut niveau technologique se ressemblent
terriblement, celui des fondamentalistes religieux et celui des
fondamentalistes de marché, celui des désespérés et celui des puissants,
celui des fous en liberté et celui des professionnels en uniforme. Ils
partagent tous le même mépris pour la vie humaine: les assassins des cinq
mille cinq cents citoyens broyés sous les décombres des Tours Jumelles, qui
se sont effondrées comme des châteaux de sable, et les assassins des deux
cent mille guatémaltèques, dans leur majorité indigènes, qui ont été
exterminés sans que jamais la télévision ou les journaux du monde leur
prêtent la moindre attention. Eux, les guatémaltèques, n'ont été sacrifiés
par aucun fanatique musulman, mais par les militaires terroristes qui
avaient reçu "appui, financement et inspiration" des gouvernements
successifs des Etats-Unis.
Tous les amoureux de la mort s'accordent aussi dans leur obsession de
réduire en termes militaires les contradictions sociales, culturelles et
nationales. Au nom du Bien contre le Mal, au nom de l'Unique Vérité, tous
sont résolus à tuer d'abord, à questionner ensuite. Et sur cette voix, ils
finissent par alimenter l'ennemi qu'ils combattent. Ce sont les atrocités du
Sentier Lumineux qui ont pratiquement donné le jour au président Fujimori,
qui avec un appui populaire conséquent imposa un régime de terreur et vendit
le Pérou au prix de la banane. Ce sont les atrocités des Etat-Unis au Moyen
Orient qui ont amené, en grande partie, la guerre sainte du terrorisme
d'Allah.
Bien qu'aujourd'hui le chef de la Civilisation soit en train d'exhorter à
une nouvelle croisade, Allah est innocent des crimes qui se commettent en
son nom. En fait, Dieu n'a pas ordonné l'holocauste nazi contre les fidèles
de Jehova, et ce ne fut pas Jehova qui dicta les massacres de Sabra et
Chatila ni qui demanda d'expulser les Palestiniens de leurs terres.
Peut-être Jehova, Allah et Dieu ne sont-ils finalement que les trois noms
d'une même divinité?
Une tragédie de dupes: on ne sait plus qui est qui. La fumée des explosions
fait partie d'un des plus grand rideau de fumée qui nous empêche de voir. De
vengeance en vengeance, les terroristes nous obligent à avancer vers la
tombe. Je revois une photo publiée récemment : sur un mur de New York, une
main avait écrit: "Oeil pour Oeil laisse le monde aveugle".
La spirale de la violence engendre la violence et aussi la confusion:
douleur, peur, intolérance, haine, folie. A Porto Alegre, au début de cette
année, l'Algérien Ahmed Ben Bella a prévenu: "Ce système, qui a déjà rendu
les vaches folles, est en train de rendre les gens fous". Et les fous, fous
de haine, agissent de la même façon que le pouvoir qui les a engendrés.
Un enfant de trois ans, appelé Luca, a commenté ces derniers jours en
regardant une carte: "Le monde ne sait pas où est sa maison". Il regardait
une carte. Il aurait pu être en train de regarder les actualités.
(1) Publié dans "La Jornada", Mexique, le 21.09.01
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