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(fr) Québec: dans l'oeil du cyclone

From nicolasphebus@yahoo.com
Date Sat, 2 Jun 2001 02:35:49 -0400 (EDT)


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      A - I N F O S  N E W S  S E R V I C E
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DANS L'OEIL DU CYCLONE
Réflexions sur l'expérience de deux militants
libertaires de Québec

On a beaucoup écrit depuis la "Bataille de Québec" sur
l'incroyable solidarité et l'esprit d'entraide
manifesté par les résidentEs du centre-ville. D'où ça
venait, tout ça? Voici quelques réflexions sur
l'expérience de deux militants libertaires implantés
localement à Québec.

"If I can't dance, I don't want your revolution"
                                      -Emma Goldman
 
Québec, 20 avril 2001, en milieu d'après-midi sur la
rue Saint-Jean. La scène est surréaliste: pendant
qu'au nord et au sud de la rue les combats font rage
avec l'anti-émeute, ici, il y a une équipe de clowns
du  Collectif Ludik qui vient de commencer à pitcher
deux tonnes de rouleaux de papier de toilettes par
dessus la clôture. Le but? Permettre à ces messieurs
du Sommet de ramasser toute la marde qu'ils vont faire
avec leur ZLÉA. Un peu plus loin, il y a des gens qui
redécorent la rue à la craie; encore plus loin, des
maquilleuses-militantes (désolé, on a pas trouvé de
maquilleurs-militants) qui font le bonheur des petits
mousses du quartier et, à ce moment précis, 3 concerts
lives ont lieu sur la rue. Devant le presbytère, il y
a un infoshop. Au bout de la rue un kiosque de bouffe.
Et partout, du monde, plein de monde, toute sorte de
monde. Des gens du quartier, des enfants, des
touristes nouveau genre de l'anti-globalisation, des
"combattantEs" qui viennent se reposer, le masque à
gaz remonté sur le haut de la tête comme font les
pitounnes avec leurs lunettes fumées. En fait, c'est
noir de monde dans notre "zone verte". Il n'y a que la
Fête du Faubourg, en juillet, pour rivaliser de
popularité avec cette atmosphère de fête (l'aspect
combatif et révolutionnaire en moins...).
         Il paraît que «la révolution sera comme une
immense fête sans fin» et, pour peu, on commencerait à
y croire. Au fur et à mesure que l'après-midi se
déroule, le décors change. Les gens du quartier
passent de plus en plus nombreux de
spectateurs-sympathiques à acteurs et actrices de
soutien puis, pour beaucoup, à protagonistes actif
(mais pas activiste!). La jonction entre militantEs et
résidentEs a eu lieu, ce qui fera écrire à plusieurs
que Québec a plus ressemblé à un soulèvement populaire
qu'à une manif (ou à un conflit de classe, si vous
préférez). Certains mettent leurs colonnes de son à la
fenêtre. D'autres sortent les boyaux d'arrosage verts
et arrosent la rue en permanence. Ils sont des
centaines à lâcher leurs tv, une fois n'est pas
coutume, pour aller directement aux barricades et
faire le party. La ville devient une immense zone
grise ou les frontières des rôles préfabriqués tombent
dans la fureur des événements.  D'ailleurs, les flics
ne s'y trompent pas, ils gazent et tirent sur tout ce
qui bouge, sans distinction, accélérant le processus
de radicalisation. Pourtant, l'atmosphère, même dans
les pires moment de la fin-de-semaine, ne changera
pas. L'esprit festif, même quand il s'agit de faire
tomber le mur au cimetière Saint-Mattews, ne quittera
jamais les lieux. Pour reprendre les mots que
disaient, paraît-il, Emma Goldman... On a peut-être
pas fait la révolution, mais on a dansé en masse. Au
son des tambours et des musiques de résistance du
monde entier. Le Carnaval de résistance au capitalisme
fut incontestablement une réussite.
         D'ailleurs, l'idée même de Carnaval de
résistance explique pour beaucoup le succès de la
"Bataille de Québec". Les pauvres d'ici et d'ailleurs
sont de moins et moins nombreux et nombreuses à
répondre aux cloches de pavlov du militantisme triste
et spécialisé. Québec n'aurait été qu'une parade
syndicale ou une immense action directe non-violente
que l'impact et la participation populaire aurait été
beaucoup moins élevée. Nul n'a besoin de formation, ni
même d'être "politisé" selon les normes, pour
participer à un Carnaval de résistance. Simplement
d'avoir envie de faire la fête et de se battre. Et
l'envie de faire la fête et de se battre, les pauvres
du monde entiers l'ont. Intuition géniale que de
niquer le Sommet en organisant une immense fête de la
révolte, ça marchera peut-être pas toujours, mais ça a
très certainement marché à Québec. Un morceau de robot
pour la CLAC et la CASA.


Québec: un village (global?!)
 
         Les journées d'actions de Londres, Seattle et
Prague se présentaient elles aussi comme des carnavals
et des festivals de résistance et pourtant, de ce
qu'on en sait, elles n'ont jamais réussi à susciter
une aussi large participation locale. Londres, Seattle
et Prague ont elles aussi été des fêtes, mais des
fêtes de militantEs, des fêtes de révolutionnaires.
Quelle est la différence à Québec?
         De un, les actions de Londres et Seattle ont
eu lieu dans des endroits morts et désertés, des
centre-villes qui ressemblent plus à des
centre-d'achats à ciel ouvert qu'à des quartiers
habités. Québec, à côté de Londres et de Seattle,
c'est un village... habité. Ce qui de prime abord
était une faiblesse --la petitesse du réseau militant
étant donné la petitesse de la ville--, c'est révélé
une force. Le Centre des congrès et les grands hôtels
de Québec sont entourés de quartiers qu'on peut encore
dire "populaires" où tout le monde se connaît et où de
nombreux militantEs ont une réelle implantation
locale. C'est aussi là la principale différence avec
Prague, qui est aussi une ville habitée, mais où les
militantEs anticapitalistes, après 50 ans de fascisme
rouge et 10 ans de libéralisme sauvage, n'ont pas
encore d'implantation locale. Le travail préalable des
réseaux militants locaux est donc, selon nous, le
deuxième élément expliquant le succès populaire de la
"Bataille de Québec".
         Pour nous, travailleurs et militantEs du
Comité populaire Saint-Jean-Baptiste, même si
l'information circulait déjà, qu'il y avait déjà eu
pas mal de conférences et même si le CASA et OQP-2001
existaient déjà, la lutte contre le Sommet des
Amériques a vraiment commencé en janvier. On ne
parlera pas du nombre incalculable de conférences et
de formations, des spectacles et des party bénéfices,
des tracts et du 4 pages d'OQP dans Droit de Parole.
Pas que ce n'est pas important ou qu'on n'y ait pas
participé (au contraire!), c'est juste que nous, on a
plutôt abordé le Sommet par le biais des mesures de
sécurité et que c'est à partir de l'enjeu du périmètre
que nous avons réussi à élargir la lutte et à
rejoindre le monde.
        L'État, avec sa clôture et ses 6 000 flics,
nous a beaucoup facilité la tâche. En effet, alors
que, malheureusement, les enjeux de la ZLÉA sont
relativement abstraits pour la majorité des gens, la
question de la clôture et du dérangement occasionné
par la tenue même du Sommet s'est avéré un levier
puissant. Tout d'un coup, c'est la "machine" de la
mondialisation qui débarque directement dans la cour
des gens pour venir crever leur bulle.
         Au départ, la question du périmètre de
sécurité (le fameux mur de la honte) ne semblait pas
être un enjeux central pour la plupart des militantEs.
Pourtant, c'était là le principal point de contact de
monsieur et madame tout le monde avec le Sommet. En
introduisant la question des droits et libertés dans
le débat et en menant une campagne contre ce
périmètre, la petite équipe rassemblée autour du
Comité populaire (le Compop) a réussi à polariser le
centre-ville. L'arrogance et la bêtise du pouvoir a
fait le reste.
         La lutte contre les mesures de sécurité a
fait sauter bien des barrières mentales (à défaut des
clôtures Frost). Comme tout le centre-ville était
touché, les militantEs ont décider de s'adresser à
tout le centre-ville. Des dépliants d'information ont
été tirés à 6 000 copies puis distribués de
porte-à-porte et de main à main sur la rue. Peu à peu,
les gens du quartier se sont joint à la campagne. Mais
pendant longtemps, à part l'impact médiatique, nous ne
pouvions savoir si on touchait vraiment les gens. Puis
est venue la première assemblée publique sur la
question: 150  personnes du quartier se sont
déplacées, faut croire que l'enjeu était important. Ce
soir-là, l'absence des gens du Sommet et de la police
était éloquente... La semaine suivante, c'est 100
personnes qui se réunissaient en basse-ville. Le 17
mars, plus de 400 personnes, dont l'immense majorité
étaient des résidentEs du centre-ville, prenaient la
rue pour participer à l'enterrement de leurs droits et
libertés. La fin de semaine suivante, 300 résidentEs
en colère se rendaient à une deuxième assemblée
d'information, organisée cette fois par le conseil de
quartier. Ce qui est frappant de cette campagne, c'est
qu'à part deux ou trois groupes et le CASA, elle fut
désertée par les organisations habituelles du
mouvement social. Il n'y avait que deux bannières de
groupes durant la manif! Et pourtant, le monde était
là.
         Lorsqu'est venu le moment de la pause
concrète de la clôture, près d'un mois avant les
événements, la balle était déjà lancée. Plus besoin
d'agitation du Compop, les interventions et
initiatives se sont multipliées d'elles-mêmes. De
l'action directe contre la clôture (elle a été jetée à
bas dans la nuit du 18 mars) aux graffitis et à la
décoration avec des fleurs ou des ballons, les gens se
sont spontanément emparés de l'enjeu. La clôture
réelle a donc fini de polariser la population et a
définitivement fait tomber la clôture psychologique
entre manifestantEs et résidantEs, un mois avant le
Sommet.


Vaincre la peur
 
        Déjà, en février, la police avouait
candidement n'avoir jamais rencontré autant
d'oppositions et se payait une firme de relation
publique. Début avril, la bataille de l'opinion
publique étant pratiquement gagnée, ne restait plus
qu'à trouver une manière de vaincre la peur et
d'ouvrir un espace permettant à monsieur madame tout
le monde de participer à la contestation. La réponse
nous a été donnée spontanément par quelques résidantEs
et commerçantEs du quartier Saint-Jean-Baptiste. En
effet, ils ont été de plus en plus nombreux et
nombreuses à venir trouver le Compop  avec l'intention
de s'impliquer. L'un d'eux nous à carrément poser la
question: "où seront les manifestantEs du Compop?",
rajoutant, "me semble qu'on se sentirait plus safe, en
famille sur Saint-Jean."
         C'est de cette façon que, pour les salariés
et les militantEs du Compop, la dernière barrière
mentale --celle délimitant ce qu'il est possible de
faire comme groupe communautaire-- est tombée.
Puisqu'on s'était embarqué là-dedans et que les gens
nous le demandait, pourquoi ne pas nous-mêmes
organiser notre propre zone verte anticapitaliste?
C'est ce qu'on a fait, en moins de deux semaines!
         L'événement ne s'est pas réalisé sans
quelques compromis --probablement discutables-- de
notre part. D'abord, nous avons choisi de prévenir les
flics du caractère "pacifique" de notre manif,
histoire de  tenter de leur expliquer la différence
entre des gens qui écrivent des slogans libertaires
sur la rue et un groupe terroriste. Ensuite, selon
leur exigence, nous avons du organiser un
peudo-service d'ordre. Le mandat de ce dernier, par
contre, était clair: aider, informer, nourir et,
surtout, protéger des flics les gens présents. Ces
compromis étaient, pour nous, le  prix à payer pour
inviter en toute conscience la population de tout âge
d'un quartier à manifester aussi près du périmètre. Il
reste que ces concessions sont peu de chose en regard
du résultat: la réponse des gens du quartier a été
fantastique. Plusieurs musicienNEs se sont offert pour
l'animation, des maquilleuses se sont pointées, des
conteurs, des jongleurs, des commerçantEs ont offert
leurs vitrines et leurs devantures. Bref, le monde a
embarqué! Nous avons aussi produit, en quatrième
vitesse, un numéro spécial de notre journal. 16 pages
sur le Sommet et la contestation expliquant ce qu'on
jugeait essentiel: la répression, le Carnaval, le
Black Bloc*, le respect de la diversité de tactique,
la perspective non-réformiste, notre zone verte, etc.
Le tout agrémenté d'un 4 pages du CASA. En moins d'une
fin de semaine on en a distribué 9 000 dans toute la
haute-ville de Québec, à quelques jours du Sommet. Les
organisations anti-globalisation ont fait le reste au
cours de la semaine en distribuant à tout vent une
quantité incroyable de papier, réussissant ainsi à
contourner les médias de masse pour s'adresser
directement aux gens.

Que reste-t-il de nos amours ?
 
         Le Sommet des Amériques a bousculé beaucoup
de chose et éveillé plusieurs consciences. Qu'en
restera-t-il? Dur à dire. La solidarité, peut-être.
C'est ce qu'on serait porté à croire. Par exemple, le
1er mai dernier, le CASA organisait une manifestation
de solidarité avec les prisonniers et, en passant dans
le quartier Saint-Jean-Baptiste, cette manif a doublé.
Nous avions distribué 5 000 tracts les jours
précédents... Si seulement les activistes ne
retournent pas dans leurs ghetto militants, si
seulement on ne s'entre-déchire pas trop, alors
peut-être qu'il restera quelque chose de réellement
constructif. L'avenir dira si le Sommet des Amériques
aura été le témoin de l'émergence d'un pôle
anticapitaliste ou simplement une brusque poussée de
fièvre.
 
ENCART:
Les suites du Sommet
La poudre aux yeux
 
Ils sont venus, ils ont vu... et ils ont gazé. Tout un
quartier. Pour énormément de résidantEs, le Sommet des
Amériques est loin d'être fini. Ça a l'air con comme
ça, mais les "gaz" lacrymogènes, ben ce n'est pas du
gaz mais de la poudre. De la poudre qui laisse
beaucoup de résidus (entre 10 et 15%). Dans un
quartier de vieux bâtiments comme Saint-Jean-Baptiste,
la poudre de lacrymogène s'infiltre partout (dans la
brique, le bois, les lattes des murs) et continue
d'être active. Il y a des enfants qui ont des galles
sur les mains à force de se gratter, des prescriptions
de médicament à la cortizone pour soulager
l'irritation persistante des yeux, de multiples
problèmes respiratoires, etc. La lutte se poursuit
donc pour faire décontaminer les maisons. Pour avoir
des indemnités. Pour avoir une enquête publique. Le
Sommet est fini, mais les gens n'ont pas fini d'être
en criss.

Note: 
* Faut croire que cette entreprise de démystification
du Black Bloc fut utile parce que non seulement les
camarades n'ont jamais été inquiétés durant leurs
actions mais ils et elles ont été carrément accueillit
par une ovation quand ils et elles sont entré dans Saint-Jean-Baptiste!


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