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(fr) Faux debat sur la violence

From lampions@hotmail.com
Date Sun, 26 Aug 2001 17:34:59 -0400 (EDT)


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   A G E N C E  D E  P R E S S E  A - I N F O S
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LE FAUX DÉBAT SUR LA VIOLENCE DANS LES MANIFESTATIONS ANTI-GLOBALISATION

RÉSUMÉ : Au cours des derniers mois, plusieurs manifestations anti- 
globalisation ont eu lieu. Ces actions ont suscité partout la même réaction 
moraliste dans les médias et même chez certains militants. On oppose ainsi 
les citoyens « bons et respectueux de la loi » aux anarchistes « mauvais et 
violents ». Il nous semble que la situation exige une analyse qui dépasse 
cette dichotomie simpliste.

La présente réflexion nous est inspirée par les multiples manifestations 
contre la globalisation qui se sont déroulées ces derniers mois. Nous avons 
participé à la manifestation anti-ZLÉA à Québec en avril et nous avons suivi 
les autres événements semblables dans les médias corporatifs et alternatifs. 
Dans chaque cas, le scénario était à peu près identique. En gros, les 
actions des militants peuvent être réparties en deux catégories : d'une 
part, des forums de discussion et des grandes marches organisées en général 
par des syndicats ou des ONG, d'autre part, des actions (soit spontanées, 
soit organisées par des mouvements anti-capitalistes) qui font appel à une 
diversité de tactiques d'action directe allant jusqu'au démantèlement de 
périmètres de sécurité, au bris de vitrines ou au lancer de pierres.

Ceci a inspiré partout la même réaction moraliste dans les médias et même 
chez certains militants. En effet, on claironne partout que les militants 
participant à la deuxième catégorie d'actions sont des voyous et des 
hooligans. On les critique pour leur « violence », tandis que les militants 
participant à la première catégorie d'actions sont félicités pour leur 
pacifisme et leur esprit démocratique. Il nous semble que la situation 
mérite mieux que cette dichotomie simpliste. C'est à une autre analyse que 
nous vous convions maintenant.

En guise de critique des actions « violentes », on entend souvent qu'elles 
sont contre-productives et qu'elles discréditent les militants et la cause 
elle-même en ce sens que ces actions ne constituent pas une façon 
démocratique d'exprimer la dissidence. On entend beaucoup plus rarement des 
objections à propos des forums de discussion, des marches et des autres 
formes de manifestation « grand public ». En fait, elles laissent 
indifférent et du coup deviennent facilement l'objet d'une récupération 
cynique de la part de la classe politique assoiffée de légitimité 
démocratique : les manifestants prennent part à une grande manifestation « 
démocratique », les autorités, grâce à leur grand sens « démocratique », les 
laissent manifester et, au bout du compte, rien n'a véritablement changé. 
Dans une émission d'affaire publique diffusée après les événements de Québec 
(Counterspin, CBC, mai 2001), Lynn Myers, secrétaire parlementaire du 
Solliciteur Général du Canada, a fait ce commentaire très révélateur : « 
Dans une grande démocratie comme le Canada, nous avons la capacité de 
permettre les protestations pacifiques comme faisant partie du processus ». 
Ce commentaire mérite une analyse : en faisant « partie du processus », les 
protestations pacifiques démontrent à quel point le Canada est une grande 
démocratie mais, en tant que « partie du processus », ces manifestations ne 
peuvent pas arrêter ou même modifier ledit « processus » qui, de toutes 
façons, n'est pas le « processus » démocratique mais bien le « processus » 
d'imposition de ce qui a déjà été décidé. Inutile de dire que ce « processus 
» n'a finalement rien à voir avec le but des protestataires. Il semble donc 
que le fait de « jouer selon les règles » n'a pas beaucoup d'impact, peu 
importe le nombre de manifestants impliqués et peu importe à quel point ces 
manifestants sont convaincus de la justesse de leur cause.

Dans ce contexte, nous croyons que le débat qu'on entend souvent sur les 
moyens d'exprimer notre opposition - violents ou non violents - est 
totalement impertinent. Entre autres, les militants ne devraient pas perdre 
leur énergie dans un débat moral à savoir quelles actions sont violentes et 
lesquelles ne le sont pas, lesquelles sont acceptables et lesquelles sont 
inacceptables. Malheureusement, beaucoup de militants entrent dans ce débat 
du haut de leur point de vue pacifiste avec la conviction que leur vision 
pacifiste est moralement supérieure. Ils opposent la « bonne » désobéissance 
civile, vue comme une forme respectable d'illégalité, et la « mauvaise » 
violence qui mène à l'apocalypse. Ils confortent ainsi l'affirmation 
martelée par l'État que tous les violents sont des voyous et que ceux qui 
les approuvent sont des voyeurs irresponsables. Ils contribuent au travail 
de propagande visant à faire apparaître comme dépolitisée la résistance 
radicale. Nous pensons donc que le débat violence/non-violence est stérile. 
La vraie distinction qui devrait être faite est celle qui oppose la violence 
politique, juste, mesurée et légitime, d'une part, et la violence terroriste 
de l'État d'autre part. Les pacifistes devraient donc abandonner leur ligne 
éditoriale condamnant toute forme de violence ; ils devraient plutôt 
apprendre à qualifier les violences.

À ce sujet, nous aimerions proposer quelques éléments de réflexion propres à 
élargir le débat sur la violence. Dans la violence mobilisée par l'État, on 
trouve en germe ce que tous les pacifistes craignent : la démesure de 
l'effort subjectif qui brutalise. Par le calcul et la technicisation, la 
violence de l'État devient inévitablement terreur, c'est-à-dire que le 
calcul et la technicisation anesthésient l'effort subjectif qui brutalise et 
mène à la démesure. Ceci dit, il existe une forme de violence politique 
juste et mesurée et son seul but est l'expression de la colère. C'est 
l'expression d'une pure force impulsive qui, grâce au caractère ponctuel de 
son impulsivité, limite les effets de ses « coups » - le programme du Black 
Bloc est exemplaire à cet égard (notre avis favorable à l'égard de ce 
programme ne veut pas dire que nous participons nous-mêmes aux actions Black 
Bloc... si cela peut rassurer certaines personnes). Cette forme de violence 
trouve sa mesure dans sa propre impulsivité, expression incandescente de cet 
impérieux appel à l'autre devenu terroriste.

La terreur tend irrépressiblement vers le contrôle absolu de l'essence 
souffrante de la subjectivité - la terreur trouve son expression la plus 
cristalline dans la torture - mais, pour sa part, la violence impulsive 
s'estompe immédiatement dans l'essence souffrante de l'autre révélée à 
lui-même. Nous espérons que ces quelques idées sur la violence que nous 
venons d'ébaucher sauront titiller lesff esprits métaphysiques des adeptes 
mystico-dogmatiques de la non-violence. Laissons-les gruger cet os 
conceptuel et allons examiner quelques raisons qui font que dans la 
dialectique des conflits politiques, le recours à l'expression violente de 
l'opposition peut être utile et presque nécessaire.

Comme nous l'avons dit plus tôt, le fait que des milliers de personnes 
participent à une manifestation ou que des résistants pacifiques 
s'enchaînent à une clôture n'a presque pas de résonance dans les médias et 
n'a virtuellement pas d'impact sur le plan politique. Ceci explique 
partiellement pourquoi les militants sont devenus plus radicaux. À notre 
avis, leurs actions plus radicales, combinées aux autres actions, peuvent 
être efficaces à tout le moins pour faire comprendre qu'il existe bel et 
bien un conflit politique. Les actions des militants sont efficaces à chaque 
fois qu'ils font la démonstration de l'asymétrie qui existe entre leurs 
moyens et ceux, démesurés, déployés par les forces policières. L'occupation 
passive, le bris de la vitrine ou l'assaut contre la police ont tous une 
portée politique quand la police contribue par ses actions à expliciter le 
conflit politique que l'état de nos « démocraties » dénie par lui-même. La 
police n'est pas qu'une institution saine pervertie par un penchant 
malheureux des hommes. Sa violence est le symptôme de la ténacité du cynisme 
barbare de ceux qui ne cessent de nous parler de démocratie tout en 
ordonnant de matraquer et de gazer les citoyens qui s'opposent de manière 
légitime.

LA RÉSISTANCE PASSIVE ET LA DIALECTIQUE DE L'ARRESTATION POLITIQUE

De plus, les pacifistes prêts à se faire arrêter en faisant de la résistance 
passive doivent comprendre que leur conscience morale n'a rien à voir a 
priori avec la portée politique des arrestations qu'ils choisissent de 
subir. C'est une conjoncture complexe dépendant entre autres des visées de 
l'appareil juridico- policier qui permet qu'une arrestation ait 
éventuellement une signification politique. Les chorégraphies de 
désobéissance civile qui culminent paisiblement dans les bras de la police, 
laquelle participe du coup à ce grand ballet, ont une portée politique 
principalement dans l'esprit idéaliste de ceux qui y participent. Certes, 
ces actions n'ont pas toujours été stériles, mais cela ne dépendait pas de 
la vertu des militants. Quand ces actions ont été efficaces, c'est parce que 
la société, qui se représentait comme une société pacifiée, fut surprise de 
voir que des gens pouvaient être arrêtés parce qu'ils défendaient des idées.

Les militants pacifistes critiquent souvent les manifestants qui commettent 
des actes « violents » en les blâmant pour les rafles policières qu'ils 
provoquent et au cours desquelles des manifestants n'ayant pas participé à 
la confrontation active sont toutefois arrêtés. En d'autres mots, on accuse 
les radicaux de manquer de solidarité avec l'ensemble des manifestants.

À cela, nous répondons que ces arrestations ne tiennent pas à 
l'irresponsabilité de quelques militants actifs ; c'est toujours la police 
qui doit être tenue responsable quand elle décide d'assaillir arbitrairement 
les manifestants. En l'occurrence, c'est bien pour parer à l'arbitraire de 
l'action policière, quand elle devient répression politique, que la tactique 
consistant à déployer les manifestants sur différentes zones désignées en 
fonction du degré de risque d'arrestation que comporte le fait de s'y 
retrouver a été mise en oeuvre, notamment à Prague et à Québec. Incidemment, 
il est intéressant de noter que plusieurs militants ont décidé de prendre le 
risque de l'arrestation non pas en commettant des actes violents mais en 
décidant d'être présents là où la résistance était plus radicale et, le cas 
échéant, en approuvant explicitement les actions musclées. Parmi ces 
personnes, celles qui furent arrêtées l'ont été non pas parce qu'elles 
l'avaient choisi (au sens où des résistants passifs « choisissent » parfois 
d'être arrêtés) mais parce qu'elles avaient choisi la résistance radicale. 
Et l'on ne voit pas pour autant ces personnes condamner de manière unanime 
le fait qu'elles aient été arrêtées alors que d'autres, plus compromises, ne 
l'ont pas été : les personnes arrêtées sont pour la plupart convaincues du 
caractère essentiellement politique de leur arrestation et elles en ont 
assumé le risque. En un mot, c'est le caractère arbitraire de leur 
arrestation qui confère à celle-ci son caractère politique et les personnes 
arrêtées assument le risque d'être l'objet d'une arrestation politique en 
sachant qu'elle n'est jamais juste. Bien des gens qui ont participé aux 
manifestations de Québec l'ont compris : c'est en débusquant l'intention 
systématique d'outrepasser la légalité chez ceux-là mêmes à qui l'on confie 
l'usage exclusif de la violence dans nos démocraties que l'on trouve le 
meilleur moyen de politiser le procès des militants.

Cela dit, la raison pour laquelle, en dernière instance, l'État frappe ne 
tient pas, comme il le prétend, dans ce qui ne sont au fond que des bravades 
à l'égard de la police. Ce que craignent la classe politique et la police 
est le plébiscite massif et spontané, par tous les militants, des « coups » 
justes et mesurés de ceux qui sont prêts à les commettre. L'approbation 
spontanée de la violence juste et mesurée à l'égard de la propriété des 
grandes entreprises capitalistes, de l'équipement des mass media, des 
barricades illégales et des armures des policiers, voilà sans doute ce qui 
inquiète le plus l'État parce que c'est une démonstration de solidarité 
réelle et massive dans l'opposition et la résistance. L'État sait bien que 
cette solidarité n'a rien à voir avec le sens commun qu'il prétend dégager 
de la confusion des votants et de la volatilité des réponses aux sondages ; 
il sait aussi - malgré ce qu'il en dit - qu'il ne s'agit pas non plus d'une 
forme d'enthousiasme sportif qui ferait des approbateurs de bravades à 
l'égard de la police, des amateurs d'hooliganisme. L'État sait qu'il s'agit 
d'une pure expression de la solidarité politique fondée en raison alors que 
lui-même ne peut que faire semblant d'être le fruit d'une telle solidarité.

DE QUÉBEC À GÊNES : UN DÉVELOPPEMENT ?

On entend souvent dire à propos des événements de Québec et de Gênes (en 
passant par Göteborg) qu'on est en train d'assister à une « escalade de la 
violence ». Malheureusement, les représentants de la gauche institutionnelle 
entonnent spontanément et sans distance critique ce refrain adopté par les 
médias et la classe politique. Rétablissons les faits. Il n'y a pas eu plus 
de violence politique légitime à Gênes qu'à Québec. Règle générale 
(peut-être y a-t-il eu des exceptions, compréhensibles après le meurtre d'un 
manifestant), les groupes radicaux s'en sont tenus à leur confrontation 
habituelle avec la police et à la destruction symbolique de la propriété du 
grand capital. Ceci dit, le simple fait qu'il y ait de plus en plus de 
manifestants, et donc de plus en plus de manifestants radicaux, contribue à 
exacerber la situation paradoxale des policiers qui doivent préserver leur 
statut d'agents de la paix tout en effectuant les tâches militaires que 
l'État leur confie. À Québec comme à Gênes, les forces policières ont dû 
créer une zone territoriale exceptionnelle excluant spécifiquement les 
militants, c'est-à-dire ceux qui croient justement que leur grand nombre 
constitue en soi la légitimité qui devrait leur ouvrir les portes. Le rôle 
de la police devient donc celui de protéger le territoire contre ces 
envahisseurs (les militants) ; en principe ce n'est pas une tâche policière. 
On ne peut pas blâmer ceux qui témoignent d'un minimum d'analyse politique 
d'essayer de confronter la police de façon à révéler à quel point elle est 
devenue une entité militaire.

Un mot à propos du « contrôle de foule ». Nous sommes consternés d'entendre 
de la part de porte-parole de la gauche institutionnelle (ATTAC-France par 
exemple), que la police a échoué dans son rôle de « contrôle de foule » 
puisqu'elle a été incapable de neutraliser les manifestants radicaux de 
Gênes. Ce faisant, ces porte-parole marginalisent illégitimement certains 
militants et encouragent le terrorisme policier. De plus, en sommant les 
forces policières de faire leur devoir - qu'elles ne peuvent pas accomplir 
puisqu'elles sont engagées dans des man?uvres militaires contre l'ensemble 
des manifestants - ces porte-parole collaborent avec les médias et les 
autorités pour donner l'impression que l'ensemble des manifestants forme une 
« foule » au même titre que le seraient, par exemple, des fans de football à 
la sortie d'un stade. Mais les manifestants n'ont pas besoin d'une police 
pour protéger les individus qui forment la foule contre la foule elle-même. 
Tous ceux qui ont participé à ces manifestations, ou qui en ont été 
simplement les témoins, savent qu'il existe une solidarité rare entre tous 
les manifestants et que les manifestants les plus radicaux ne constituent en 
aucune façon une menace pour les autres manifestants.

L'attitude des représentants de la gauche institutionnelle à propos de la 
violence n'est pas aussi claire qu'ils voudraient bien nous le faire croire. 
Ils savent faire montre, à certains moments-clés, d'une ambivalence toute 
teintée d'opportunisme. Ils se félicitent de l'importance de la mobilisation 
et de la grande détermination des militants mais, en même temps, ils ne 
perdent pas une occasion de cibler la violence venant de groupes de 
militants radicaux et anonymes comme un facteur de démobilisation 
potentielle, ce qui dans les faits ne s'est jamais vérifié. Ils traitent les 
Black Bloc et les autres militants radicaux comme des lâches et des voyous 
irresponsables dont le but est de transformer les manifestations en émeutes. 
Mais dès qu'un de ces militants radicaux et anonymes est tué, son meurtre 
fait l'objet d'une récupération cynique : ce militant devient 
l'indispensable martyr de la brutalité policière et l'on explique son 
recours aux actions violentes en invoquant la misère sociale. Nous 
condamnons cette condescendance à l'égard d'un militant qui a été tué 
injustement en défendant ses convictions politiques : les actions 
courageuses et politiquement motivées de Carlo Giuliani ne peuvent tout 
simplement pas être assimilées à de la violence socio-pathologique. Sans 
aucun doute, nous pouvons dire que ceux qui sont prêts à récupérer de la 
sorte la violence politique - parmi lesquels nous devons malheureusement 
compter le père de ce militant - constituent le vrai danger qui guette la 
mobilisation anti- globalisation sans cesse grandissante.

Collectif de réflexion sur l'air des lampions*


* Ce collectif se propose de réfléchir sur les nouvelles formes expressives 
des revendications populaires qui reprennent la rue. « L'air des lampions » 
est un nom qui sert à désigner les slogans revendicatifs populaires et qui 
en évoque un très célèbre datant de 1848, revendiquant un meilleur éclairage 
des rues de Paris.


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