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(fr) La mouvance anars québécoise, une présentation

From nicolasphebus@yahoomail.com
Date Mon, 10 Jul 2000 10:23:52 -0400


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      A - I N F O S  N E W S  S E R V I C E
            http://www.ainfos.ca/
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La mouvance anarchiste québécoise
TENTATIVE D¹ÉTAT DES LIEUX

La mouvance anarchiste québécoise est, depuis quelques
temps, en ébullition. Les nouveaux groupes se
multiplient, tout comme les actions qui se font de
plus en plus massives et qui tendent à se radicaliser.
Parallèlement, des événements récents, comme le
premier Salon du livre anarchiste de Montréal où plus
de 1000 personnes sont passées ou encore le succès de
librairie de la première introduction générale à
l¹anarchisme publié  dans la province (1), démontrent
un intérêt certain pour les idées libertaires.
L'anarchisme se développe-t-il réellement au Québec ou
est-ce seulement une illusion d'optique due à un effet
de mode montréalais? Dur de trancher définitivement
pour le moment, mais je tenterai quand même un état
des lieux. 

La nature à horreur du vide...

L'anarchisme, tout comme la gauche en général, n'a
jamais réussi à s'implanter durablement au Québec. Il
y n'y a jamais eu d'organisation ni de fédération
permanente. L'anarchisme n'a pas d'histoire dans la
province et chaque génération doit réinventer la roue.
S'il semble qu'il y ait eu à différents moments des
groupes ou des personnalités anarchistes, cela n'a
jamais donné de mouvement et il n'y a pas de
continuité entre les différentes générations. À deux
exceptions près, la Librairie alternative et le groupe
La Sociale qui sont nés dans les années 1970 à
Montréal, l'actuelle mouvance anarchiste est une sorte
de génération spontanée ‹dans les deux sens du terme‹,
un produit des luttes sociales et du climat de la fin
des années 1990.

Je ne sais pas ce qui s'est passé durant l¹hiver
1997-98, mais c'est comme si toute la mouvance
anarchiste du Québec s'était effondrée. À de très
rares exceptions près, tous les groupes libertaires et
apparentés qui avaient marqué le mouvement depuis le
début des années 1990 sont alors complètement disparus
ou ont cessé toute activité spécifique pendant au
moins un an. Jusque-là, la décennie avait été marquée
par un crescendo d'action directe et une
radicalisation de certaines luttes sociales. Les
anarchistes semblaient avoir le vent dans les voiles,
ils avaient construits des structures militantes, des
groupes, des journaux. Et puis tout d'un coup c'est
comme si tout le monde était tombé sur le cul en même
temps, complètement épuisé. Comme si un ressort
s'était cassé, comme si le mouvement social avait
voulu marquer un temps d'arrêt. L'actuelle mouvance
anarchiste québécoise est en grande partie née de ce
vide.

Tour d¹horizon d¹un petit milieu

Le premier nouveau groupe à voir le jour a été fondé à
Québec en mai 1998. C'est le Groupe anarchiste
Émile-Henry, fruit de l'union d¹anciens militants
locaux des réseaux du journal Démanarchie et du groupe
d'action directe De la Bouffe pas des Bombes. Après
des années d'agitation et d¹action effrénée, le but de
départ était de prendre un temps d'arrêt et de
réfléchir aux formes que prend l'action anarchiste. Le
but à moyen terme était, et est toujours, de fonder au
Québec une organisation communiste libertaire
permanente basée sur les principes d'unité théorique
et tactique, de la responsabilité collective et du
fédéralisme. À ce sujet, nous avons récemment lancé un
appel à l'organisation d'un groupe d'étude sur
l'organisation auquel quelques groupes ont répondu.

Comme l'immense majorité des anarchistes québécoisES,
les membres d'Émile-Henry sont des jeunes au début de
la vingtaine qui viennent soit du mouvement étudiant,
soit du milieu d'action directe (ou des deux) (2). Dès
le départ, Émile-Henry a rompu consciemment avec un
certain nombre de caractéristiques de la mouvance
anarchiste à laquelle nous appartenions. D'abord, la
forme même d'organisation du groupe ‹un groupe
d'affinité fermé et volontairement petit‹ est une
rupture avec la forme dominante d'organisation
libertaire. Ensuite, le choix de construire un groupe
politique, plutôt qu'un groupe d'action autour d'une
problématique spécifique ou un groupe centré sur un
projet concret, est une deuxième rupture. Finalement
la volonté d'inclure l'étude et le développement
théorique comme un des axes principaux de notre
travail collectif, avec l'agitation propagande et
l'intervention dans la lutte de classe, est elle aussi
une rupture.

Depuis, le groupe a développé un volet de diffusion de
littérature anarchiste et s'exprime régulièrement par
voie de tracts, d'affiches et d'articles dans la
presse populaire et étudiante.  Il s'implique
principalement dans des campagnes de solidarité
internationale, comme celles qui se sont développées
autour du prisonnier politique américain Mumia
Abu-Jamal ou en solidarité avec différents libertaires
victimes de répression dans le monde, au niveau d'un
comité de citoyenNEs et sur les questions liées à la
mondialisation. Récemment, nous avons également lancé
une coalition autonome anti-patriarcale. Contrairement
aux anarchistes montréalaisES, étant donné les
mobilisations trop rares et trop souvent symboliques,
nos tentatives de radicalisation des mouvements ne
portent malheureusement que sur le fond et rarement
sur la forme.

Les groupes montréalais

C'est suite à un appel d'Émile-Henry à former des
groupes d'étude sur le capitalisme que s'est formé le
Groupe Main Noire à Montréal. ³Fondé en mars 1999,
notre groupe a été mis sur pied afin de pallier au
manque total d'organisation spécifiquement anarchiste
à Montréal depuis la dissolution de Démanarchie. Afin
de ne pas répéter les erreurs du passé, et d'avoir une
base politique plus solide, nous avons décidés de nous
organiser sous forme d'un groupe d'étude² écrivent-ils
dans un texte de présentation (3) publié en décembre
dans le premier numéro de leur revue, Le Mortier. Ils
expliquent, dans le même texte, que c'est au mois de
septembre de la même année que le groupe s'est orienté
vers un collectif de propagande, ³un mouvement ne peut
exister sans une presse pour le supporter et propager
ses idées² (4). S¹ils ont choisi le petit groupe
d'affinité fermé comme forme organisationnel, ils n'en
sont pas moins conscient que pour construire une
réelle opposition révolutionnaire, il faut ³une
organisation formée de plusieurs collectifs
indépendants ayant chacun leur positions théoriques et
tactiques, mais unis dans la lutte². Les membres de
Main Noire sont impliqués individuellement sur
pratiquement tous les fronts de luttes où il est
possible de le faire.

Actuellement, Main Noire travaille surtout à tenter de
rapprocher les anarchistes montréalaisES. Un premier
geste en ce sens fut la formation d'une coalition pour
organiser un premier mai anarchiste. Le jour même,
environ 200 personnes ont répondu à l'appel à
manifester dans Westmount, la ville la plus riche au
Canada, mais malheureusement la police est
immédiatement intervenue, arrêtant le 3/4 des
manifestantEs. Le groupe a également organisé une
première discussion sur les perspectives du mouvement
et la nécessité de s'organiser dans le cadre du Salon
du livre anarchiste, mais sans grand résultat. Divers
autres projets sont en branle : notamment la relance à
Montréal du guide d'étude sur l¹organisation proposé
par Émile-Henry et des discussions sur l'opportunité
de créer un ³grand journal² anarchiste pour éviter de
gaspiller des énergies comme c'est le cas
présentement. C'est sans doute pour donner l'exemple
que Main Noire a annoncé récemment la suspension de la
publication du Mortier et son recentrage sur l'édition
de brochures et la promotion des cercles de lectures.

Peu de temps après la formation de Main Noire, un
deuxième groupe a fait son apparition à Montréal. Il
s'agit du collectif qui publie Le Poing d'exclamation,
un fanzine anarchisant quasi-mensuel. Le groupe,
composé à majorité d'étudiantEs qui ont, semble-t-il,
été influencéEs par Démanarchie (5), fait la promotion
et pratique une action directe de plus en plus
radicale. Les membres du groupe semblent impliqués
partout ³où ça bouge². Le fanzine leur sert de base
pour critiquer tout ce qui se fait (et ce qui ne se
fait pas...) dans le milieu militant montréalais.
Alors que certains vont trouver dans une action
matière à agitation et glorification, eux vont
toujours trouver ce qui cloche, ce qui était
critiquable et ce qui est radicalisable. Côté
organisationnel, contrairement à Main Noire et
Émile-Henry, Le Poing d'exclamation est un collectif
large avec un membership aux contours flous (ils sont
apparemment une vingtaine). Depuis un an, Le Poing
d'exclamation se rapproche de Main Noire et
d'Émile-Henry et certains de ses membres ont annoncé
récemment qu'ils participeraient au guide d'étude sur
l'organisation.

Preuve qu'on peut vivre dans la même ville et ne pas
se parler, alors que d'anciens membres de Démanarchie
préparaient le premier numéro du Mortier, d'autres
anciens membres du même collectif formaient un nouveau
groupe anarchiste et préparaient eux-aussi un journal,
le Chat Noir, qui est sorti à peine une semaine plus
tôt que Le Mortier. Les communications étant
difficiles avec les camarades du Chat Noir, je dois
avouer que je sais très peu de chose de ce nouveau
collectif, si ce n'est que c'est un groupe d'affinité
large et ouvert qui publie un très bon journal et
qu'il regroupe des militantEs chevronnéEs et des
nouveaux venus.

C'est en septembre 1999, probablement dans les murs de
l'Université du Québec à Montréal (UQAM) mais ça
l'histoire ne le dit pas, que fut fondé un quatrième
groupe, le Groupe libertaire Frayhayt (6). Dans le
premier numéro de Sabotage, la revue du groupe, on
apprend que ³le Groupe libertaire Frayhayt s'est
construit sur une base affinitaire, seule forme de
rapprochement qui nous paraissait satisfaisante afin
d'approfondir notre projet politique et esthétique
commun², ce qui les unit ³va bien au-delà des simples
considérations pratiques ou stratégiques² parce que
l'affinité implique d'abord ³la véritable amitié, une
condition fondamentale pour redonner à la lutte
politique toute la sensibilité qui manque justement à
l'implication militante traditionnelle² (7). Frayhayt
affirme vouloir ³lier ensemble la réflexion, l'action
et la création comme trois moments d'une même praxis
révolutionnaire² (8). Leur première apparition
publique fut la diffusion d'un tract mi-agitationnel,
mi-théorique, sur l'arrestation de 66 manifestantEs de
l'UQAM le 24 novembre à la fin d'une manif. On s'en
serait douté, les membres de Frayhayt sont impliqués
dans le mouvement étudiant de l'UQAM, mais on les
retrouve aussi dans les luttes contre la
mondialisation.

Quelque part entre la fin 1999 et le début 20009
naissait, toujours à Montréal, un cinquième groupe :
Les Sorcières, des ³féministes contre l'État, le
capital et le patriarcat (10) ². Ce groupe de femmes
est basé sur l'action directe, la réflexion et
l'agitation propagande s'est signalé notamment par
l'organisation et/ou la participation à des actions
radicales, l'organisation de conférence et la
publication d'un journal. Actuellement, il semble que
l'on retrouve des Sorcières pas mal partout.

Notons qu'il existe également à Montréal un certain
nombre d'autres structures libertaires. Mentionnons au
passage le journal ³libertaire² Rebelles, qui fêtait
ces dix ans l'an passé, ainsi qu'Édam, un groupe voué
à la diffusion de littérature radicale et libertaire.
Notons aussi qu'en milieu étudiant un peu partout dans
la province, en plus des groupes libertaires qui ne
s'y limitent pas, il existe un certain nombre de
Comités de mobilisation et de Comités d'action
politique qui sont visiblement influencés par les
anarchistes, quand ils ne s¹affirment pas carrément
libertaire, comme au collège de Maisonneuve.
Finalement, le panorama ne serait pas complet si on ne
nommait pas le Comité opposé à la brutalité policière
(COBP), un groupe très radical animé par des
libertaires à Montréal.


Pour ne pas conclure

Impossible de terminer un article sur les anarchistes
québécoisES sans toucher au moins un mot de la
répression qui sévit depuis cinq ans au Québec et qui
va en s¹accroissant. En effet, les arrestations de
masse se multiplient aussi rapidement que les
manifestations de rue se durcissent. Pour donner une
idée de l¹ampleur de la répression disons simplement
qu¹il y a eu depuis 1995 près de 2000 arrestations
dans des manifestations, l¹immense majorité à Montréal
et lors de manifs de jeunes, dans un pays de 8
millions d¹habitantEs. Autre donnée, plus subjective
celle-là mais tout aussi significative : un camarade
de Main Noire me faisait part récemment qu¹il allait
subir trois procès liés à trois actions différentes,
uniquement durant le mois de mai.

Comme le soulignaient, avec justesse à mon avis, les
camarades de Main Noire et ceux du COBP, l¹agitation
de la mouvance anarchiste actuelle reste largement un
phénomène gérable pour l¹État et sa force répressive.
Je rajouterais qu¹elle est très probablement condamnée
à s¹éteindre sous la répression si elle ne trouve pas
rapidement un moyen de s¹élargir et de rompre avec le
ghetto militant qui est encore largement le sien. 


Nicolas Phébus (11)
Québec, le 25 juin 2000

On peut suivre les (mes)aventures de la mouvance
anarchiste québécoise en lisant régulièrement A-Infos
(http://www.ainfos.ca)

[À paraître dans le numéro d'été de Courant
Alternatif, mensuel de l'OCL]

NOTES:

1- Les 2000 premières copies du premier tirage de
Anarchisme, de Normand Baillargeon, se sont écoulées
de janvier à avril. Pour le Québec, où l¹État
subventionne un livre à partir d¹un tirage de 500
copies, c¹est énorme.

2- Il n¹y a pour ainsi dire pas de ³ vieux ²
militantEs anarchistes au Québec, s¹il y a deux
douzaines de militantEs encore actifs qui ont plus de
35 ans, c¹est beau (et je suis généreux).

3- ³Nous sommes le Groupe Main Noire², Le Mortier, no
1, décembre 1999, p.4

4- idem

5- C'est en tout cas ce que certains membres m'ont
dit. 

6- Du nom de la première cellule anarchiste de
l'histoire du Québec formé  en 1905 par des émigrantEs
juifs d'Europe de l'Est. Frayhayt signifie Liberté en
yiddish.

7- ³Haut les coeurs camarades!², Sabotage, no 1, avril
2000.

8- idem.

9- Malheureusement, les groupes d'actions
anarchaféministes n'annoncent pas encore leur création
par voie de communiqué et les camarades ne précisent
rien dans le premier numéro de leur journal...

10- C'est ce qu'annonce le sous-titre du premier
numéro de leur revue éponyme.

11- L¹auteur milite depuis environ 7 ans dans la
mouvance anarchiste québécoise, d¹abord à Démanarchie,
puis au Groupe Émile-Henry. Il tient à souligner que
les propos de cet article n¹engagent que lui et que
ces camarades ne sont nullement responsables de ses
errementsŠ

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