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(fr) Lutte de femmes et marche mondiale

from ocl_relex@hotmail.com
Date Thu, 24 Feb 2000 11:26:47 -0500


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      A - I N F O S  N E W S  S E R V I C E
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Luttes de femmes

Une remobilisation nécessaire

L'idée d'une « Marche mondiale des femmes en l'an
2000, contre la pauvreté et contre les violences
faites aux femmes », a été lancée par la Fédération
des femmes du Québec à l'automne 1995, lors du Forum
des femmes de Pékin. Mais, si une mobilisation sur la
condition faite aux femmes partout dans le monde est
plus que jamais nécessaire, ce projet de Marche pour
l'an 2000 présente de notre point de vue de réelles
faiblesses et ambiguïtés, tant dans l'analyse globale
du système qui sous-tend la domination masculine que
dans les revendications avancées et les objectifs
affichés. C'est pourquoi, plutôt que de participer,
nous préférons nous mobiliser sur nos propres bases,
antipatriarcales et anticapitalistes.


Parce que lutter seulement contre le « capitalisme
néolibéral » est insuffisant...


La Marche mondiale veut, d'après ses organisatrices, «
rompre définitivement avec le capitalisme néolibéral
», pas avec le capitalisme en général, et cette nuance
est loin d'être anodine. Car leur discours (dans un
Cahier des revendications mondiales que nous
appellerons CRM) est en fait celui d'une intégration
au système d'exploitation en place -et non celui d'une
rupture avec ce système. Elles rejoignent par là le
courant social-libéral aujourd'hui à la mode, qui (via
ATTAC, par exemple) voudrait nous faire croire qu'un
«capitalisme à visage humain» a existé voici quelques
décennies, après le « capitalisme sauvage » de
la fin du XIXe siècle, et que, pour le bien commun, il
convient d'y revenir en contenant les offensives du
néolibéralisme (1). L'acceptation de l'économie de
marché comme un moindre mal, avec juste une
dénonciation de ses « excès », jugés ici nuisibles à
l'intégration des femmes, conduit à mener campagne
pour la taxe Tobin - « un objectif atteignable à court
terme », peut-être, mais aussi un pansement sur jambe
de bois -, et à « effectuer du lobbying » en direction
des institutions existantes (« gouvernements
respectifs, instances régionales ou internationales »)
avec recherche de sponsors, création de comités de
soutien de personnalités, etc.

Au niveau national, nous dit-on, il s'agit d'oeuvrer «
pour la protection du fonctionnement démocratique et
autonome des Etats-nations » contre le pouvoir
économique... comme si les premiers n'étaient pas les
instruments au service du second, et n'avaient pas
entre autres pour rôle de pérenniser l'organisation
patriarcale sur laquelle il s'appuie (2). L'État nous
est ainsi présenté comme le garant de l'égalité, de la
justice et de la démocratie, qu'il nous faut obliger à
« continuer son rôle régulateur du système »,
notamment par l'instauration de dispositions
juridiques en faveur des femmes (3).

Au niveau supranational, nous dit-on de même, il
s'agit de « consolider la légitimité politique de
l'ONU », organisme supposé d'une possible neutralité
et qualifié d'« espoir à cultiver ». C'est pourquoi la
campagne autour de la Marche mondiale implique la
signature de cartes-pétitions qui seront rassemblées
pour être déposées le 17 octobre 2000 au siège de
cette institution à New York.

On le voit, il n'y a là rien que de très consensuel,
et, après le débat sur la parité hommes-femmes, on
nage vraiment en plein réformisme : l'objectif visé
est de chercher à réduire, et non à éliminer, la
pauvreté ou les inégalités que subissent les femmes. 


... parce que poser seulement des revendications «
gagnables et réalistes » est illusoire...


La Marche pour l'an 2000 a eu un précédent, ainsi que
nous l'explique un tract de sa Coordination française
: « En 1995, la Fédération des femmes du Québec
organisait avec un énorme succès une marche sur
Montréal pour « Du pain et des roses » : du pain pour
se nourrir et des roses pour prendre plaisir à la vie.
Par cette Marche, elles obtenaient des améliorations
pour la vie des femmes de leur pays. » En fait, les
informations en notre possession nous offrent un autre
bilan de cette manifestation, qui semble, certes,
avoir obtenu  l'adhésion de nombreuses femmes... mais
aussi celle du gouvernement québécois, auprès duquel
avaient été discutées préalablement les
revendications, fort peu ambitieuses : une création de
logements sociaux qui correspondait plus ou moins aux
promesses électorales du Parti québécois (arrivé au
pouvoir pendant la Marche) ; une légère hausse du
salaire minimum qui s'est traduite par un projet de
loi sur l'équité salariale sans mesure coercitive
envers les entreprises, et donc sans réelle efficacité
; ou encore et surtout le financement d'emplois dans
l'« économie sociale » (services aux personnes, de
proximité...) qui a servi à transférer des
services publics vers des organismes sans moyens 
embauchant au rabais des précaires (surtout des femmes
et des jeunes). La présidente de la FFQ, F. David, est
devenue grâce à la Marche de 1995 une figure
médiatique
sollicitée, et D. Lemieux, membre du comité de 
concertation national sur l'économie sociale, a
récemment été nommée ministre du Travail ; quant au
gouvernement, il a acquis par ce biais le vote de
nombreuses femmes au référendum sur la souveraineté
qui s'est déroulé quelques mois plus tard.
Aujourd'hui, la Marche mondiale nous présente un «
projet de loi sur l'élimination de la pauvreté » (en
fait, sur la  réduction des écarts entre les revenus
les plus hauts et les revenus les plus bas) dans la
même logique de lobbying visant l'intégration des
mouvements contestataires. Car ce projet de loi
constitue la principale revendication d'un Collectif
regroupant au Québec des organismes et associations
(dont la FFQ) connus pour jouer à des degrés divers la
carte du partenariat et de la concertation avec le
gouvernement. Magouille quand tu nous tiens.


... parce que placer seulement sur le terrain
caritatif la revendication antipatriarcale est
inopérant...


Le rôle prédominant des ONG dans l'organisation de la
future Marche mondiale (4) explique sans doute en
partie le choix d'une intervention de type quasi
caritatif sur la condition des femmes, déclarées «
nouvelles pauvresses de l'an 2000 » par l'UNESCO.
Après avoir avancé un certain nombre d'analyses justes
sur la situation des femmes dans les sociétés
patriarcales et capitalistes actuelles (en particulier
concernant les inégalités par rapport aux hommes dans
le monde du travail), les organisatrices de cette
Marche se contentent de quémander un aménagement de
ces sociétés pour obtenir un peu moins de pauvreté et
un peu plus d'égalité - sans remettre en question leur
fondement, pourtant à la source du rapport hiérarchisé
entre les sexes. De plus, la logique de la grande
campagne médiatico-politique qui nous est proposée
implique comme toujours un nivellement par le bas de
la revendication officielle, pour que la dynamique «
attrape-tout » soit pleinement efficace. Le CRM
contient ainsi le minimum de base revendicatif
susceptible d'attirer ONG et autres organismes «
branchés » sur les pays du Sud (droits à l'éducation,
à un logement décent, à la propriété et au contrôle de
l'eau courante, à un salaire social minimum...). Mais
ensuite, dans le but d'éviter un clash avec les
groupes de femmes plus contestataires, une marge de
manoeuvre a été laissée aux différentes composantes
régionales sur « leurs  revendications spécifiques »
(!). Les féministes d'Europe impliquées dans le projet
de Marche mondiale ont de ce fait pu intégrer à une «
plate-forme  européenne » les revendications dont
elles avaient découvert avec effarement et dénoncé dès
octobre 1998 l'absence criante dans les ébauches de
plate-forme mondiale...
... en particulier concernant la libération sexuelle
des femmes. Le CRM ne fait en effet référence à la
contraception et à l'avortement que dans la partie
consacrée à « la violence faite aux femmes » pour 
dénoncer « la contraception imposée par la contrainte
ou la force, les stérilisations ou les avortements
forcés » (!) ; de même, ses rédactrices ont recouru au
cache-sexualité de l'« orientation sexuelle » pour
parler du lesbianisme (5) (!!)... alors que la
libération sexuelle est une revendication primordiale
dans la lutte des femmes, et la condition sine qua non
de leur libération tout court. L'acceptation de voir
apparaître localement des discours jugés trop
extrémistes pour avoir droit de cité dans la
plate-forme officielle constitue une fine manoeuvre,
puisqu'elle permet à la fois la
neutralisation-récupération d'une revendication
davantage critique et radicale, et favorise une
mobilisation en Europe sur une plate-forme plus
conforme aux aspirations de nombreuses féministes.
Ainsi, tandis que le CRM déclare : « Nous exigeons 
l'annulation immédiate de la dette [...] des 53 pays
les plus pauvres de la planète, en appui aux objectifs
de la campagne jubilé 2000 », cette dernière mention
n'apparaît pas dans la plate-forme européenne, et tout
le monde (ou presque) est contente ! On comprend dès
lors que la Marche mondiale soit susceptible d'obtenir
un certain succès auprès des gouvernants et des
médias, ainsi que la bienveillance certaine du
Vatican. Déjà, en France, les diverses composantes de
la « gauche plurielle » lui ont apporté leur soutien
(moral, à défaut d'être financier, car pour l'heure
peu de signataires de la Marche sont à jour de leurs
cotisations (6)). On comprend aussi que de nombreux
groupes et individues féministes et-ou
révolutionnaires soient réticents à marcher - en
particulier dans des pays comme l'Allemagne, où la
mobilisation sur ce projet demeure quasi inexistante.
En France, il ne déchaîne encore guère d'enthousiasme
; mais la délégation aux réunions préparatoires qui se
sont déroulées tout au long de l'année dernière, ne
pouvant refuser de saisir la perche tentante d'une
campagne médiatique sur le thème des femmes, quelles
que soient les couleuvres à avaler, a choisi, après
les premières cruelles déconvenues, de poursuivre sa
participation au projet.


... il vaut bien mieux nous mobiliser contre les
divers rouages du patriarcat et du capitalisme !


Mais, pour nous, un tel choix est piégé, car il ne
peut y avoir élimination de la domination masculine ni
instauration d'une véritable justice et égalité entre
les sexes dans un système d'exploitation patriarcal et
capitaliste. C'est pourquoi nous avons décidé, à
l'OCL,
de créer - en commun avec No Pasaran - un réseau
antipatriarcal et anticapitaliste ouvert à toutes
celles et tous ceux qui désirent y participer, et de
tenter par ce bais d'impulser une mobilisation
correspondant mieux à nos aspirations. Ce réseau a
fait une première apparition lors de la manifestation
parisienne du 15 janvier, avec la distribution du
tract que nous publions ci-après (à suivre demain sur
A-Infos). Nous allons tenter à présent de mener un
certain nombre d'actions (par exemple l'organisation
de « Journées  antipatriarcales » à Poitiers, Nantes,
Tours... et ailleurs ? dans les mois à venir), et de
réunir du matériel (affiches, autocollants, pins...)
nous permettant d'intervenir, au niveau régional et si
possible national. Un 4-pages sera également
réalisé avant début mars, et Courant alternatif rendra
régulièrement compte des activités du réseau.
Alors, si notre démarche correspond à vos voeux,
n'hésitez pas à nous contacter (7).

Vanina

1. « Le néolibéralisme actuel n'est que le clone du
même vieux capitalisme sauvage du début du siècle,
mais recyclé pour cadrer davantage avec la
mondialisation des marchés. » Aujourd'hui, « les
droits ne sont plus ni promus ni protégés : ils sont
subordonnés aux impératifs du marché et du profit »
(CRM).

2. Les États doivent « prendre toutes les mesures
nécessaires pour mettre un terme aux valeurs
patriarcales et sensibiliser la société à
l'importance de démocratiser les structures familiales
» (CRM).

3. Intégration d'articles nouveaux dans la Déclaration
universelle des droits de l'homme, vote de lois-cadres
contre la pauvreté, ratification de conventions et
pactes relatifs à la discrimination et à la violence
faite aux femmes, etc.

4. Le 28 mai 1999, les ONG représentaient 63 % des 1
858 groupes répartis dans 131 pays et adhérant alors
au projet, d'après ses organisatrices.

5. Une majorité des déléguées participant à
l'élaboration du CRM a accepté que les deux
revendications suivantes... fassent l'objet d'une
adoption par pays (!) : « L'orientation sexuelle ne
doit priver personne du plein exercice des droits
prévus dans les instruments internationaux » tels que
la Déclaration des droits de l'homme ; et le droit
d'asile doit être possible « pour les personnes
victimes de discrimination et de persécution en raison
de leur orientation sexuelle ».

6. A noter que L'OCL, après avoir écrit pour demander
de la documentation, s'est retrouvée dans la liste des
associations, organisations syndicales et politiques «
partie prenante de la Coordination française » pour la
Marche mondiale, ce qui laisse planer un doute sur la
réelle importance numérique de celle-ci.

7. - OCL, c/o Clé des Champs, BP 8, 44220 Couëron fax
03 88 32 37 52 ; email : ocl_relex@ hotmail. com. ; -
No Pasaran, c/o La Manta, BP 7141, 37071 Tours cedex ;
tél. 06 11 29 02 15

Article tiré de Courant alternatif n° 96, février 2000

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