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(fr) Un premier bilan de Nice

From roger.noel@skynet.be
Date Tue, 12 Dec 2000 16:21:36 -0500 (EST)


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      A - I N F O S  N E W S  S E R V I C E
            http://www.ainfos.ca/
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Lorsque l'État-casseur et anti-démocratique

met le feu au sommet de Nice...

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Que s'est-il passé à Nice ? À en croire les
déclarations officielles de nos dirigeants et les
récits publiés par les grands média - toujours prompts
à relayer les positions des puissants de ce monde - la
ville de Nice a été livrée, dès la fin de la
manifestation du mercredi 6 décembre jusqu'au soir du
jeudi 7, à des bandes armées, venues pour casser,
incendier et piller.

Chirac et Jospin ont évidemment condamné d'une seule
voix ces actes radicalement contraires aux traditions
démocratiques de tous nos pays, ces comportements qui
desservent la démocratie, sont indignes de la personne
humaine et desservent aussi les thèses de ceux qui
préfèrent recourir à la violence plutôt que
d'utiliser, dans le respect des autres, leur liberté
d'expression et de manifestation.

Jospin a expliqué lors d'une conférence de presse que
nous avions assisté à Nice à deux types de
démonstrations très profondément différentes. D'une
part, les syndicalistes et associatifs, pacifiques et
respectueux de la démocratie, sont venus dire qu'ils
souhaitaient que l'Europe soit plus attentive et plus
volontariste dans le domaine social. D'autre part,
depuis le jeudi matin, des petits groupes violents
sont venus pour s'efforcer d'interrompre le sommet, ce
qui était à l'évidence au-dessus de leurs forces
(source AFP).

Les pouvoirs politiques et médiatiques nous ont depuis
longtemps habitué à cette conception caricaturale et
réductrice de la réalité : d'un côté les bons (ceux
qui reconnaissent la légitimité du système et en
défendent la logique jusque dans leurs
revendications), de l'autre, les mauvais (ceux qui
contestent le système de façon radicale et veulent
construire une autre société). Les bons sont
démocratiques et pacifiques, comprenez ils ne menacent
pas l'ordre des choses et le bon déroulement de nos
affaires. Les mauvais, sont anti-démocratiques,
violents, indignes de la personne humaine, selon les
propres termes de Chirac, comprenez ils ne
reconnaissent pas notre pouvoir, nos institutions et
refusent d'être de bons citoyens dociles.

Dans cette vision binaire et mensongère, les
institutions sont les protectrices de la démocratie et
de la liberté d'expression, les opposants du système
ne peuvent donc être que des casseurs et des nuisibles
qu'ils faut combattre par tous les moyens, à commencer
par les moyens médiatiques en déformant leurs
aspirations et criminalisant leurs actions pour
légitimer la répression.

Ces belles leçons de démocratie, de dignité humaine et
de respect de la liberté d'expression, émanant de nos
élites bien-pensantes donnent la nausée. Comment des
institutions faussement démocratiques, cultivant un
profond mépris des aspirations humaines en rupture
avec le système, peuvent-elles se poser en modèle de
tolérance et d'ouverture ? Comment des pouvoirs qui ne
réservent que la matraque, les gaz lacrymogènes et la
cellule d'un poste de Police à ceux qui mettent en
question leurs monopoles décisionnels, leur domination
et leurs privilèges, peuvent-ils se poser en apôtres
de la non-violence ? D'où est venue la violence ? D'où
sont venus le mépris de la personne humaine et de sa
liberté d'expression ?

Une brève mise en perspective des événements apportent
certainement une autre réponse à ces questions que
celle des média, relais complaisants des sphères
dirigeantes.

Le début des violences

Dés le début de la mobilisation, les besoins
élémentaires des participant-e-s au contre-sommet ont
été traités par le mépris. La préfecture et la
municipalité ont refusé de libérer, jusqu'au dernier
moment, des lieux d'hébergement collectifs, des
espaces d'expression et de débat pour les
manifestant-e-s. Puis les militant-e-s qui avaient
décidé de revendiquer des trains gratuits pour ce
rendre à Nice ont dû faire face à une répression
disproportionnée des forces de l'ordre. À Paris les
manifestant-e-s se sont retrouvé-e-s encerclé-e-s dans
la gare près de 24 h par les CRS. À Bordeaux, à Dijon,
au Havre, les manifestant-e-s ont pu goûter la
matraque, avant même d'avoir pu atteindre Nice,
certain-e-s d' entre eux et d'entre elles finissant la
nuit à l'hôpital ou au commissariat.

La tentative de criminalisation des opérations Trains
gratuits pour Nice n'est qu'une manière comme une
autre de priver d'expression une partie du mouvement
contestataire en l'empêchant de se déplacer et de
faire entendre sa voix. Alors que 6,5 millions de
francs (pris directement dans la poche des
contribuables) ont été dépensés pour assurer le
déplacement et l'hébergement parfois luxueux des
invités officiels du sommet européen (sans parler des
cadeaux et repas raffinés qui leur ont été offerts au
frais de la princesse), on refuse aux chômeurs,
précaires, et bas revenus de venir assurer leur propre
représentation à Nice, en les contraignant à payer
entre 500 et 800 francs pour le voyage. Que les élites
européennes (politiciens, technocrates et lobbies
financiers) se voient offrir la gratuité de l'avion
privé, de la voiture avec chauffeur ou de
l'hélicoptère pour venir décider de l'avenir de
millions d'européens à Nice, personne n'y trouve à
redire.

Que des femmes et des hommes, issues des classes les
plus basses de ces populations européennes,
revendiquent eux aussi le droit à la parole et donc le
doit de voyager pour aller l'exprimer, ils deviennent
aussitôt de honteux resquilleurs et des délinquants. À
noter que ces resquilleurs et délinquants ont été
brutalisés sous le regard complaisant et même parfois,
comme à Dijon ou à Marseille, les commentaires
satisfaits des groupes syndicaux de la CGT et de la
CFDT, heureux de voir les chiens de garde de l'État
remettre à sa place la racaille. La solidarité
prolétarienne n'est visiblement plus à l'ordre du jour
des syndicats qui préfèrent sans doute se soucier
davantage des profits non négligeables que leur offre
leur parfaite intégration au système étatiste...

Mais la tolérance et l'ouverture démocratique du
pouvoir français ne devait pas s'arrêter là. Non
content d'avoir refoulé violemment les sans-billets,
l'État pris la décision de fermer la frontière
italienne pour empêcher un convoi d'un millier
d'Italiens parfaitement en règle de venir manifester à
Nice. Comme disait La Fontaine lorsqu'on veut noyer
son chien, on dit qu'il a la rage.

Ainsi, le convoi transportant des militants de Ya
Basta, Tuti Bianchi, Rifondazione Communista,
totalement légal, fut présenté à la presse comme une
horde de dangereux casseurs venue d'Italie et
encerclée pour des raisons légitimes de sécurité. Une
manifestation pour la libre circulation devant le
Consulat français de Vintimille fut immédiatement
dispersée par la police et deux personnes ont été
blessées. De même, quelques centaines de manifestants
qui étaient allés occuper la gare de Nice pour exiger
l'ouverture de la frontière aux militants italiens,
furent délogés sans ménagement par les CRS. Finalement
les Italiens furent refoulés vers Gênes et Rome. Il
faut noter que la fermeture de la frontière par les
autorités françaises marqua le début des affrontements
entre forces de police et manifestants.

Avant même que le sommet ne débute, le pouvoir
français avait déjà, par sa violence, ses provocations
et ses mesures arbitraires, largement contribué à
créer une situation de tension, de ressentiment et
d'humiliation, dans le plus grand respect, cela va de
soit, de la dignité humaine et de la liberté
d'expression selon la phraséologie démagogique de
notre chef de l' État.

Quelle démocratie ?

Alors que le sommet de Nice débutait, le jeudi 6
décembre, par l'adoption d'une Charte des droits
fondamentaux (sans aucune valeur juridique
contraignante) signée à la sauvette par les chefs
d'États européens, des affrontements se déroulaient
tout autour de l'Acropolis, palais des congrès
transformé pour l'occasion en bunker et protégé par
15.000 gardiens du temple (Brigades Anti-Criminalité,
GIGN, policiers anti-émeutes et gardes mobiles, flics
en civil, etc.). Pourquoi des affrontements ? Parce
que, malheureusement, lorsque la démocratie n'est plus
qu'un système de domination, de spoliation et de
manipulation en douceur, il faut s'attendre à ce que
le besoin d'une autre société s'exprime par les
passages qui lui restes : la désobéissance civile, la
contestation active et concrète d'institutions qui ne
représentent qu'elles-mêmes et ceux qui en tirent
profits et privilèges divers.

Que cette désobéissance et cette contestation soient
violentes ou non-violentes ne change rien pour le
pouvoir qui les percevra toujours comme des violences
répréhensibles. Pour l'État, toute insoumission, toute
remise en question de sa légitimité est violence et
justifie une violence en retour. Dès lors que vous
allez au-delà du simple refus de principe pour mettre
en acte votre refus et, par exemple, tenter de bloquer
le fonctionnement d'une institution. Même si vous le
faite pacifiquement, sans haine et sans chercher à
blesser qui que ce soit, attendez-vous à subir le sort
des casseurs. Pour l'État, renverser des barrières
métalliques, bloquer la circulation, tenter de passer
un barrage de CRS, sont déjà des actes inadmissibles
qui doivent être réprimés. Il en va de la crédibilité
du pouvoir et de sa survie.

Si les manifestants du mercredi 6 décembre étaient, en
grande majorité (et dans la partie syndicale du
cortège en tout cas), venus réclamer une amélioration
de la Charte des droits fondamentaux et sa
proclamation comme loi contraignante, ceux qui étaient
restés le jeudi étaient nombreux à contester plus
fondamentalement la légitimité même du texte et des
institutions devant la proclamer.

Parmi eux, les libertaires entendaient dénoncer
l'imposture d'une Charte sensée régir la vie de
milliers de gens, mais élaborée sans eux et malgré eux
par des autorités autoproclamées. Ne nous y trompons
pas, si les États ont associé de façon purement
formelle quelques représentants associatifs à la
rédaction de la Charte, il ne s'agit que d'un os à
ronger citoyenniste, concédé aux ONG's et autres
associations de la "société civile" pour leur donner
une illusion de participation démocratique.

Les libertaires étaient venus clamer leur refus de
cette illusion : les institutions européennes ne sont
pas démocratiques. Le Parlement européen, seule
instance européenne élue, n'a qu'une fonction
consultative sans réelle influence sur les décisions.
Le véritable pouvoir est détenu par la Commission
européenne. Cet ensemble de fonctionnaires, associés à
différents cabinets d'experts, économistes et
industriels, liés à des lobbies économiques et
financiers, élabore (à l'abri de toute vigilance et de
tout contrôle populaires) les orientations de l'Union
européenne. En dernier lieu, les décisions reviennent
au Conseil de l'UE. Ce Conseil entérine généralement
les choix politiques préconisés par la Commission. Au
cours de ce processus, la population européenne n'est
jamais associée au pouvoir de décision, jamais
consultée sur les orientations et n'a évidemment aucun
droit de regard. Si la Commission européenne travaille
dans l'opacité la plus totale, les débats du Conseil
de L'union ne brillent pas davantage par leur
transparence. En effet, à Nice comme ailleurs, les
négociations n'ont aucun témoin. Les média et les
ONG's, n'ont aucun droit de regard sur les débats des
chefs d'États et représentants des pays européens, qui
se déroulent à huis-clos.

Comme durant la Guerre du Golfe, les journalistes
accrédités sont tenus à l'écart dans une salle de
presse, située à l'extérieur de l'Acropolis, où un
porte-parole vient leur apporter une information
pré-sélectionnée. Les médias n'ont ainsi aucun moyen
de savoir ce qui se passe exactement à l'intérieur de
la salle des débats.

Les ONG's sont également exclues du centre. À Nice,
l'Observatoire de la mondialisation et d'autres
associations qui avaient fait la demande pour assister
aux négociations se sont heurtées à un refus
catégorique. Que penser d'une démocratie qui se fait
sans les peuples, sans même leur donner le droit de
savoir en quels termes l'on décide de leur sort ?
Est-ce que ce sont les manifestants qui sont une
menace pour la démocratie et la dignité humaine ou les
pouvoirs qui accaparent, par la force et le mensonge,
les mécanismes de débat et de choix, dans l'opacité la
plus totale ?

Les libertaires refusent de participer à une telle
mascarade, ils refusent que les institutions étatiques
et les lobbies financiers confisquent à leur profit un
droit élémentaire entres tous : le droit de décider
soi-même de sa propre vie, le droit de décider de la
société dans laquelle l'on veut vivre, de décider de
ses valeurs et de ses orientations.

Les libertaires ne reconnaissent aucune autorité à
cette pseudo démocratie. Pour eux la démocratie ne
peut être que la prise en main directe et naturelle
(non politicienne, non électoraliste et
représentative) des processus de réflexion et de choix
par les intéressés eux-mêmes. La revendication du
droit de construire une autre société, de choisir son
propre destin, de ne pas subir la domination
d'institutions sans valeurs est, évidemment,
inacceptable pour le pouvoir.

À Nice, comme ailleurs, les gaz et les matraques
étaient là pour le rappeler. Une fois de plus,
l'État-casseur, casseur d'espérance, casseur de
liberté, casseur de vie, s'est manifesté dans
l'impunité la plus totale.

Ce jeudi 7 décembre, au petit matin, environ 3.000 CRS
faisaient face aux quelques 4.000 manifestants venus
cerner le Palais des congrès. Ces contestataires
radicaux (essentiellement les anarchistes de la
Fédération Anarchiste et anarcho-syndicalistes de la
CNT française ou de la CGT espagnole, des militants de
No Pasaran, d'Alternative libertaire, de la LCR et
d'autres groupes d'extrême gauche français, italiens
ou anglais, des autonomistes catalans, sardes,
basques... mais aussi des militants des associations
anti-mondialisation comme ATTAC, des syndicalistes de
SUD, des militants d'AC ! et des Marches européennes
des chômeurs/euses et précaires) ont tenté
l'encerclement du centre Acropolis. Un petit millier
d'entre eux ont convergé de l'ouest, à partir de la
gare centrale. Le gros des troupes (prêt de 3.000
personnes) s'était donné rendez-vous sur une place du
quartier Saint-Roch proche du gymnase Leyrit, à l'est
du lieu où se déroulait le sommet. Lorsque les
manifestants des deux cortèges ont tenté de
s'installer devant plusieurs barrages tenus par les
forces de l'ordre pour perturber le début des débats
(dans l'esprit du blocage de l'OMC à Seattle et celui
de la Banque Mondiale et du FMI à Prague), ils ont été
immédiatement repoussés à coups de gaz lacrymogènes et
chargés s'ils persistaient à vouloir s'approcher des
barrières. Dans d'autres lieux de Nice, quelques
tentatives de manifestation et de blocage de grandes
artères de la ville ont eu la même réponse
systématique en retour : charges et lacrymo.

Quelques leçons de la mobilisation niçoise...

La volonté ferme du pouvoir d'empêcher la réédition
d'un Seattle à Nice et son mépris affiché pour la
contestation radicale a provoqué la transformation de
la manifestation de blocage en combats de rues. Les
déclarations du Préfet des Alpes Maritimes étaient
d'ailleurs sans ambiguïté : il était hors de question
de laisser s'exprimer une résistance active à
l'occasion du sommet.

Il apparaît assez clairement que la réaction
disproportionnée des forces de polices avait pour
objectif d'effrayer et de démobiliser les
manifestant-e-s qui s'étaient fixé-e-s comme objectif
d'occuper la ville par des actions démonstratives afin
d'affirmer leur refus des dogmes du capitalisme ultra
libéral, de la domination financière et d'une Europe
sécuritaire et xénophobe.

Le résultat ne se fit pas attendre. En milieu de
matinée la manifestation en tant que telle était
quasiment dispersée et des affrontements entre la
police et des petits groupes d'autonomes commençaient.
Les quelques centaines de manifestants non démobilisés
se sont éparpillés dans les rues adjacentes de
l'Acropolis, dans le quartier Est et le quartier Sud
du Port de Nice où ils ont brisé plusieurs vitrines
(une agence immobilière, une compagnie d'assurances,
trois concessionnaires automobiles) et ont incendié
une agence de la BNP située rue Barla. À noter
qu'aucun petit commerçant n'a eu de vitrine cassée et
qu'il n'y a pas eu de pillage (seul le braquage d'une
boulangerie a été répertorié sans qu'il soit possible
d'établir un lien quelconque avec les manifestants).

Pendant ce temps, quelques centaines de militants qui
s'étaient repliés au gymnase Leyrit se sont rendus à
la caserne de gendarmerie, située à 200 mètres, pour
obtenir la libération d'un camarade italien qui avait
été interpellé. Là aussi, la réaction policière fut
immédiates et, en plus des gaz, un canon à eau fut
appelé en renfort. Après cet épisode, et les
arrestations qui suivirent, une grande partie des
manifestants décida de quitter Nice et de rentrer le
soir même.

Au-delà du débat sur les modes d'actions consistant à
s'attaquer directement à des symboles du capitalisme,
comme la BNP (débat qui est loin d'être clos) et
au-delà des excès et débordements stériles qui se
produisent inévitablement lors de ce type de
manifestation, il est clair que l'attitude méprisante
et humiliante du pouvoir, dés le début de la
mobilisation et avant même que les manifestations ne
commencent à Nice, a très largement contribué à créer
un climat explosif.

Le fait de présenter de façon systématique à la
population, avec l'appui des média, les mobilisations
radicales comme des actions destructrices sans dessein
et sans ambition autre que la casse ne peut que faire
le lit des confrontations violentes. D'un côté, le
pouvoir doit comprendre qu'il ne se débarrassera pas,
par le recours simpliste à la brutalité policière et à
la démagogie sécuritaire, du mouvement d'opposition
radical. D'un autre côté, les libertaires (qui sont la
principale cible de la campagne de désinformation et
de criminalisation) doivent s'efforcer, au-delà des
actions ponctuelles et restreintes comme celle de
Nice, de lutter contre cette campagne en allant
toujours plus au contact de la population, afin
d'expliquer leur démarche et leur projet de société,
afin de se faire mieux connaître et peut-être un jour
reconnaître comme une authentique force de proposition
constructive.

Avant d'être un crieur de slogans et un tagger de
banque, le militant libertaire est un chercheur, en
lui-même et dans sa pratique quotidienne,
l'explorateur d'une autre société. Plus que jamais, la
créativité militante doit tout mettre en œuvre pour
éviter l'enfermement du mouvement libertaire dans le
ghetto où les pouvoirs cherchent à l'enfermer pour le
couper de la population et le neutraliser.

Trop souvent, les militant-e-s se parlent à eux-mêmes,
fonctionnent dans une logique interne, hermétique pour
le non-militant. Ils se satisfont d'actions qui ont un
sens pour eux-mêmes sans trop se soucier de savoir si
ces actions ont un sens pour l'homme de la rue. Ils ne
cherchent pas assez à se faire comprendre de la
population, à gagner sa sympathie, voire son soutien.
Qu'a-t-il été fait pour expliquer aux habitants de
Nice les enjeux d'une mobilisation contestataire
d'envergure et, au sein de cette mobilisation globale,
les enjeux d'une désobéissance d'esprit libertaire ?
Qu'a-t-il été fait pour préparer les gens à ce qui
allait se produire, et éventuellement chercher à les
associer aux manifestations, à les impliquer, même à
un faible niveau.

Le jeudi, un grand nombre de Niçois étaient cloîtrés
chez eux, victimes de leur peur, de leurs préjugés et
de la propagande officielle qui visait à susciter une
atmosphère menaçante (en faisant fermer certaines
écoles, par exemple). Quels moyens nous donnons-nous
(et nous donnerons-nous dans l'avenir) de faire
reculer ces préjugés et les effets de cette
propagande, de préparer un terrain favorable à
l'accueil de nos actions ? Il ne s'agit pas de faire
des reproches à qui que ce soit (et surtout pas à
celles et à ceux qui se sont dévoué-e-s selon leurs
possibilités à l'organisation du contre-sommet) mais
d'être lucide sur le fait que ce ne sont pas quelques
graffitis et autocollants qui apporteront du sens à
des actes trop souvent perçus (à tord ou à raison
selon les cas) comme des défoulements inquiétants ou
le signe d'un refus sans dimension créatrice
discernable.

Que le mouvement radical soit minoritaire est normal,
qu'il soit isolé est par contre dangereux. Soyons
lucide sur le fait qu'une grande partie de la
stratégie du pouvoir est contenue dans cet isolement.
La dénonciation des manœuvres écœurantes de l'État ne
suffira pas à nous sortir de cette ornière.

Le mouvement libertaire doit aussi se remettre en
question de façon permanente pour progresser dans ses
pratiques, ses analyses et faire ses preuves.

Thierry Morales

thierry.morales@free.fr


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