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(fr) Automne à Prague

From :"el desaparecido" <desaparecido@gmx.de>
Date Wed, 6 Dec 2000 13:33:00 -0500 (EST)


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      A - I N F O S  N E W S  S E R V I C E
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From:       "Lara Erlbaum" <Lara_erlbaum@hotmail.com>

" Quand le gouvernement viole les droits d'un peuple,
l'insurrection est pour le peuple et pour chaque
partie du peuple, le plus sacré et le plus
indispensable des devoirs. "

          Art. 35 Déclaration des droits de l'homme et
du citoyen, dite " montagnarde " -24 juin 1793.


Je suis née deux ans après. En '70.

Depuis, j'ai couru à reculons, après un mythe fini
avant que je ne sois née, votre bonne guerre, que vous
me racontiez avant de m'endormir.

Quand j'avais six ans, on pouvait encore s'enrouler à
trois dans l'écharpe mauve de notre monitrice. Au
moins, les années '70 on sait à quoi ça ressemblait.

Notre groupe, c'était les Yan Pallach. Même que les
Victor Jara et les Louise Michel nous appelaient les
Pallache, et ça nous énervait.

Puis sont venues les années '80. Naissance d'un
mouvement de jeunesse appelé l'U.P.J.B.-jeunes. La clé
des chants autour du feu de camp, sur lequel on
cramait nos merguez pendant les eiks. On peut dire
merde aux moniteurs, mais interdiction de prononcer le
mot Goldorak. Déjà les prémisses de notre
antimondialisation, quand on y repense. Mais ça
n'avait pas encore dépassé le stade de la révolte.

Il y avait aussi les manifs. Des missiles oui, mais en
chocolat. W.T.C.- Gare du Midi.
      " Aller défiler Bastille-Nation, Ca donne une
bonne conscience aux cons ". Dixit Renaud. Où c'est
qu'on a mis notre flingue ?

Oubliés les Yan Pallach. Désormais, on s'appelle les
Grands-Moyens. A l'école, on est confrontés aux autres
adolescents. Une anarcho-communiste avec le keffieh
noir et blanc et gris, et la petite main jaune au
revers du zomblou, ça ne fait pas partie du marché des
filles et ça n'intéresse pas les garçons. La mode. Le
fric. Fin des idéologies. Pas d'espoir. No future. A
partir de maintenant, c'est chacun pour soi. Et Mac Do
pour tous. Le fantasme napoléonien se réalise. Chaque
jour à 16h30, après l'école, et à 19h avant le cinéma,
les jeunes communient dans les mêmes temples de la
consommation, et avalent le même pain quotidien
englobant une viande hormonalement et génétiquement
traitée. Le tout arrosé d'une sauce kitschup pour se
calquer sur le vrai goût de l'Amérique. Exultation du
capitalisme. Et d'après moi le déluge. Cependant,
alors qu'on n'y croyait plus, à l'Est la révolution
fait tomber les murs.

C'est la décennie d'après qu'on s'est mis à parler de
mondialisation. A l'époque, on ne disait pas encore
mondialisation néo-libérale. Rien que " mondialisation
", c'était un gros mot. Un peu comme Goldorak.

L'Europe s'ouvre ses frontières internes. Création de
la forteresse Schengen. Fermeture des frontières
externes. 

Et puis on accroche à sa fenêtre une photo de petite
fille pour se donner bonne conscience. Masturbation
morbide, disent certains. Puis on défile dans la rue à
100000 derrière une bannière blanche. Blanche comme
apolitique.

Viennent les squats. Génération du sans. Sans abri.
Sans domicile fixe. Sans travail. Sans papiers. Sans
espoir. Sans amour. Loin dans l'infini s'étendent les
centres fermés et les barbelés. Retour du mot
résistance. Et ça se muscle. Les autopompes. Les
charges policières. Les coups. Les gendarmes arrachent
les films des photographes, détruisent les pancartes "
Ouvrez les yeux, fermez la télé " à coup de talon,
éclatent les têtes des jeunes, surtout celles des
artistes.

Floraison des centres sociaux. Belgique. Italie.
Espagne. Allemagne. Finie la hiérarchie. On est
autonomes. Nous sommes tous responsables. On reparle
de désobéissance civile. Balayées les manifs
autorisées W.T.C.-Gare du Midi. On se réapproprie la
rue. Et aussi les toits de l'O.N.E.M., à l'occasion.
Finie l'adolescence uniquement destructrice. Place à
la création. Vous avez eu votre mythe, on a le nôtre.

A partir du troisième millénaire, quand des décisions
se prennent, elles concernent le monde entier. Et du
monde entier, on se mobilise à Seattle, à Washington,
à Prague, pour manifester sa conscience citoyenne.
Place à l'attaque.

En ce qui me concerne, je m'appelle Trottinette.
Trottinette, c'est mon nom de clown. Mais c'est aussi
un excellent nom pour une clandestine. Entendons-nous
bien. Je n'ai rien de comparable avec cette femme de
Seattle qui s'est fait refuser trois fois à la
frontière tchèque. J'ai eu beau dormir une nuit
entière dans le même repaire de refoulés, je ne suis
pas arrivée à voir son visage, qu'elle a gardé
précautionneusement caché dans son sac de couchage,
douze heures durant. D'après l'apatride qui a fait le
chemin avec moi, c'est une Noire américaine. Quand
même, j'aurais bien voulu savoir à quoi ça ressemble,
une militante internationale qui a son nom sur toutes
les listes.


Au départ, je n'ai pas grand-chose en commun non plus
avec ces mille Italiens, qui sont restés une trentaine
d'heures à la frontière, par solidarité avec
quelques-uns d'entre eux, déclarés " indésirables "
car sur leur passeports figurait le mot " Seattle ".
Moi, je suis juste une Belge Madame-tout-le-monde qui,
à force de vivre avec des sans-papiers, en a oublié
les règles de base de toute circulation hors Schengen.
Qu'on est une illégale si on n'a pas un cachet en
règle sur son passeport.

Prague pour moi, c'est une grande histoire de mur.
Dans ma petite robe blanche, je m'étais armée pour la
séduction. Je suis tombée sur une douanière, qui
m'hurle dans les oreilles : " You have to bring your
luggage. Naaoow ! " Premier mur. Lamentations.

Heureusement, la fée INPEG veille, et nous fait
découvrir la magie de son organisation. Premier point
de contact, Dresden, à 500 km de là. Les dangereux
activistes que nous sommes peuvent tout aussi bien
ressembler à un couple de gentils touristes, et en
quelques heures, nous voilà rendus. Petit Punk, un
Français de la Caravane anticapitaliste, se joint à
nous. A partir de maintenant, la clandestinité
commence. Nos passeports, avec le cachet barré du
poste frontière de Rozvadov resteront à Dresden
jusqu'au 30 septembre. Après quoi, on nous les
renverra à Bruxelles. Personne ne nous a demandé nos
noms, et nous ne connaissons pas les leurs.

Dès potron-minet, nous quittons le centre social pour
nous fondre dans la masse des joyeux Tyroliens partis
à Schöna pour la cueillette aux champignons.
Chaussettes au-dessus du pantalon, jumelles ou
appareil photo autour du cou, notre déguisement est
parfait, à part peut-être les sacs à dos un peu trop
encombrants pour de simples promeneurs du dimanche.
C'est pourquoi, après avoir soigneusement évité les
douaniers, nous décidons de quitter la piste cyclable
et de nous enfoncer dans le maquis qui borde la
délicate rivière locale. Nous sommes en Tchéquie. Mais
on fait semblant de rien. L'heure n'est pas à des
réjouissances déplacées qui nous dénonceraient. De
toute façon c'est pas gagné. Le passeur sur la
rivière, qui nous mate depuis un bon moment avec ses
jumelles, est-ce que c'est lui qui a appelé la bagnole
de flics qui déboule tout à coup au milieu du paysage
champêtre ? Comble de malchance. Qui c'est qui nous
envoie cette hippie hollandaise avec sa longue robe,
ses pieds nus dans ses sandales et le sac à dos
agrémenté d'ours en peluche et de petits fleurs? Plus
question de tergiverser. On fait semblant qu'on se
connaît pas, et on achète chacun un billet pour
Deichin. Puis les bus, car à partir de là les
contrôles sont trop fréquents. Et on se choisit en
guise de guépier une ville sillonnée de milliers de
policiers aux aguets. Maintenant, je sais ce que vit
un sans-papiers. Pas question de sortir seule dans la
ville, ne serait-ce que pour 20 pas. Toujours être au
milieu du groupe, pour éviter de se faire contrôler.
Ne jamais oser regarder un représentant des forces de
l'ordre dans les yeux, et trembler intérieurement
chaque fois qu'on en croise un. Il n'y aura que le
jour de la manif que -ô jubilation suprême- j'oserai
m'adresser à chacun d'eux, armée de bonbons, qu'ils
refuseront prudemment, pour ne pas se sentir liés par
un quelconque chantage affectif lors de mon
arrestation du lendemain. Etre clown, c'est génial. On
peut tout faire. Lancer des grenades en plastique sur
les voitures des délégués, faire du diabolo à 20
mètres devant le barrage des manifestants, et à 10
mètres de l'autopompe. Proposer des sucreries aux
Robocop. Et puis éclater en sanglots parce que l'un
d'entre eux vous frappe sur le doigt avec une grosse
matraque. Le moment est venu de ranger son nez dans sa
poche. Ils se sont fait gazer à Seattle en restant
fidèles à leurs principes de non-violence. Nous on
n'est pas Gandhi, face à ces policiers qui ne sont pas
de velours. Et la police elle aussi se mondialise.
Formation du F.B.I. à Scotland Yard. Mitraillettes
américaines. Bombes lacrymos allemandes. Tanks de
l'armée tchèque. 11000 représentants des forces de
l'ordre, et 5000 soldats de réserve. Masques à gaz. On
est entre Robocop et Goldorak. Tant mieux. Ca prouve
que notre présence représente un danger pour le F.M.I.
Et face à eux, les militants sont devenus des
guerriers. Les fruits de la passion se sont
transformés en grenades. Mais pour une cause aussi
belle, on est prêts à en baver un petit peu. Et
d'ailleurs, la statue de Yan Pallach nous sourit.

On est le 27 septembre. Toutes les caméras sont
parties. La répression commence. Et il ne fait pas bon
se promener dans les rues de Prague pour qui a entre
16 et 35 ans.

Je suis née deux ans après. En '70. Ces deux premières
phrases ont été griffonnées sur du papier W.C., avec
un bic qu'un garçon m'a passé entre les barreaux. Pour
les filles, qui avons dû nous déshabiller, il aurait
été impossible de faire passer quoi que ce soit.
Jusqu'à l'aiguille de mon chignon qui a été prise pour
une arme blanche. Il n'y a que chez les hommes que
quelqu'un parviendrait à rentrer avec un G.S.M. Couché
par terre, la main sur la joue, il a téléphoné jusqu'à
ce que sa batterie soit plate. Il est même parvenu à
se faire interviewer en direct par la radio de Longo
Mai. Nous, par contre, question téléphone, on a eu
moins de chance. Pour la première fois de ma vie
-question de survie- j'avais inscrit des chiffres sur
mon bras, car en cas d'arrestation, la  loi nous
permet d'appeler un avocat. Peine perdue. Les Tchèques
ont ignoré les cent personnes qui criaient "
Telephone, telephone " de derrière les barreaux. Cela
dit, les 12 premières heures, je les ai trouvées
vachement chaleureuses. Les rencontres
internationales, c'est toujours très enrichissant. "
Comment c'était, à Seattle ? ", " Dis, c'est quoi un
situationniste ? ", " Et d'abord, c'est quoi la
différence entre un stalinien et un trotzkiste ? " Se
sont-ils doutés qu'en cellule on parlait tous en
anglais, et qu'on causait de la stratégie des Tutti
Bianchi ? Ont-ils compris qu'ils étaient en train de
nous radicaliser ? C'est là qu'on a compris que si on
était partis à Prague, c'était pas contre le F.M.I.
C'était pour nous rencontrer. Découvrir qu'on est pas
tout seuls. Qu'en ce moment, des jeunes dans le monde
entier vivent la même chose que nous. Rencontrer 
mille Italiens tellement liés que ça fait chaud au
cœur. Echanger des pratiques. Se former. Créer notre
nouvelle Internationale. Nous aimer. Décider une fois
pour toutes de quitter les autoroutes de la
consommation où rien ne peut arriver, pour des
sentiers qu'on défriche et qu'on déchiffre ensemble.
Et ça change la vie. Notre nouveau siècle a vu naître
notre mondialisation.

Mais si nous commençons à exister partout dans le
monde, n'oublions tout de même pas que nos sociétés
underground ne forment jamais que des minorités
locales. Pour les autres, l'aiguille a arrêté de
tourner voilà plus de 16 ans. Depuis, nous restons en
1984. A une petite nuance près. Ce n'est pas l'écran
de Big Brother qui nous regarde. C'est pire. C'est
nous qui le contemplons. Quatre à cinq heures par jour
en moyenne, il pénètre chaque foyer pour parler à la
place des familles qui mangent désormais en silence.
Finie la convivialité. On n'a plus rien à se dire.
Nous vivons constamment dans la catastrophe. Tout va
mal. Hold up. Incendies. Tremblements de terre. Raz de
marée. Tempêtes. Toutes choses qui normalement ne
devraient pas arriver. Heureusement, pour nous sauver
de ce monde perpétuellement instable, l'Etat
invariablement le même nous assure Bonheur - Hygiène -
Sécurité. Guirlandes à Noël. Congés payés en juillet.
Fast food avec aires de jeux pour les enfants. Pour
les empêcher d'aller jouer dans la rue. La rue, c'est
pour les voitures, avec dedans des monsieurs avec des
cravates et des téléphones, et des dames avec du
maquillage. Et c'est pour ça qu'on est partis à
Prague. Parce qu'on va exploser. Alors autant que ce
soit de bonheur, entre nous. Même si c'est dans un
commissariat. L'amour ils pourront jamais nous
l'enlever.

C'est en prison qu'un  Catalan m'a expliqué les
paroles de l'Estaca. Nous sommes tous liés à une épée.

" Si no podem desfer-n(o)s-en Mai no podrem caminar ".
Mais si tous nous nous mettons ensemble, nous
arriverons à la faire tomber. Jusqu'au moment où un
Tchèque, ivre de colère, nous a dit en substance : "
Si vous continuez comme ça, on vous garde trois jours
! " " On s'en fout, gardez-nous, on fait un siting
dans la prison, et on chantera du Boby Lapointe
jusqu'à ce que vous demandiez grâce.. ! "

Après qu'on ait été emmenés à l'Office des étrangers
transformé en prison pour l'occasion, ça a été moins
drôles pour ceux qui sont restés. Chaque fois qu'ils
essayaient de s'endormir, les policières riaient très
fort ou tapaient contre les grilles avec leur
matraque. Pour nous, la situation n'était guère plus
brillante. Pas de couvertures. Interdiction de fermer
les fenêtres. Les hommes parqués à 80 dans 30 mètres
carrés. Heureusement qu'il me restait des bonbons à
distribuer. Mais plus aux flics, cette fois. C'est là
que j'ai croisé le Français au G.S.M. Il a juste eu le
temps de me raconter ses aventures avant d'être
transféré au centre de détention de Pilzen. Il a eu le
temps de me dire : " Ici, ils ne rigolent pas. Tu ne
sais pas ce qui peut arriver. Tu as une boucle
d'oreille, enlève-la. Sinon, il se pourrait qu'ils te
l'arrachent ". Dehors, on entendait encore les rafales
lacrymogènes, et les hélicos continuaient de tourner.
Il faut reconnaître qu'on a eu pas mal de chance. Plus
que ces gars au visage tuméfié et aux bras cassés
qu'ils faisaient rentrer sans leur procurer de soins.
Plus que cet Israëlien qu'ils ont passé à tabac
pendant 40 minutes. Plus que l'Australienne qui a
sauté par la fenêtre.

Au bout de 24 heures, nous avions notre ordre de
quitter le territoire. Ils nous ont relâchés par
groupes. C'est là qu'ils sont arrivés à casser notre
solidarité, et que la parano a commencé. Les
contrôles, sans arrêt. Même pour avoir marché dans
l'herbe, même pour s'être adossé à un arbre. Les
fourgons qui n'arrêtaient pas de défiler. A la gare,
on reconnaissait des têtes, mais il valait mieux
s'éviter. On n'osait même pas échanger un petit
sourire d'au revoir. Les arrestations continuaient.
Mais si vous nous remettez derrière des barreaux, on y
fera des meetings. La prison, elle est dans vos têtes.
Nous on est libres et on chante. C'est l'amour à
l'état pur. Putain ce qu'elle est belle cette
révolution.

                                                      
                      
                                 Lara Erlbaum


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